Jean-Claude Crevoisier
À la veille de la présentation des conclusions de l'Assemblée interjurassienne (AIJ) pour résoudre politiquement la Question jurassienne, des élus neuchâtelois apportent une pierre intéressante à l'édifice.
Attente du verdict de l'Assemblée interjurassienne
Le public est pour l'instant dans l'attente de l'événement. Quelques informations ont filtré des travaux de l'AIJ. La proposition assez innovante de constitution d'un canton formé de six communes (une commune pour chacun des districts jurassiens actuels) semble tenir la corde. Mais rien n'est gagné car les réticences de diverses natures et de diverses origines sont bien présentes. Dans le Jura comme dans le Jura bernois. Il y a des tenants du statu quo au Nord comme au Sud.
On peut craindre par exemple que certains responsables PDC ne soient pas particulièrement enchantés de perdre leur actuelle prédominance politique dans l'opération. Et cela serait sensible non seulement dans le canton du Jura mais aussi au PDC suisse qui perdrait un de ses bastions. Cependant, dans le Jura, les déclarations officielles et publiques de ce parti sont sans ambiguïté. Celui-ci est favorable à la reconstitution de l'unité du Jura. On peut également s'attendre, ici ou là, à des oppositions émanant de communes peu inclines à partager les acquis de la souveraineté (en termes notamment d'implantations administratives).
Dans le Jura bernois en revanche, l'UDC ne cache pas sa totale opposition à une séparation d'avec l'Ancien canton. Ils sont suivis par quelques radicaux qui voient peut-être leur avenir personnel mieux assuré dans le canton de Berne que dans une entité cantonale jurassienne nouvelle. Interrogeons-nous aussi sur le choix "cornélien" que devraient faire les citoyens issus de familles d'origine bernoise, la plupart bien intégrées sinon parfaitement assimilées, qui se sont établies dans la région depuis le XIXe siècle déjà.
Pourtant tout esprit lucide devrait reconnaître les nombreux avantages, politiques, culturels et même économiques, des changements institutionnels qui seront vraisemblablement proposés par l'AIJ. Mais il n'est pas sûr en l'occurrence que la raison et la clairvoyance l'emportent sur l'émotion et la passion.
Il y a aussi ce "projet dans le projet" d'une fusion rapide des communes de chaque district visant d'une part à simplifier le paysage institutionnel du nouveau canton et d'autre part à générer des économies substantielles dans les finances publiques tant cantonales que communales. Même si la dynamique des fusions de communes est aujourd'hui bien présente dans la région, la proposition heurte encore beaucoup de sensibilités et d'inerties locales. Mais l'histoire pourrait s'accélérer si toutes les parties en cause (ou en tout cas une bonne majorité de citoyens) parvenaient à partager le désir et l'ambition de mettre en œuvre un véritable projet de société dans la Suisse du XXIe siècle.
Ingérences neuchâteloises ?
Les récentes prises de position d'élus neuchâtelois en faveur d'une entité cantonale de l'Arc jurassien ne sont pas déplacées. Au contraire. L'argumentation développée pour démontrer l'intérêt d'un rapprochement institutionnel entre le Jura et le Jura bernois est également valable dans un cadre incluant le canton de Neuchâtel.
Et le moment est propice pour en proposer au moins l'étude. Tant qu'à envisager le remodelage du découpage cantonal du Nord-Ouest de la Suisse, autant le faire sur un ensemble cohérent, culturellement et économiquement. Un ensemble d'ailleurs menacé d'écartèlement entre les grandes agglomérations en voies de consolidation autour de l'Arc jurassien. Au sud le croissant lémanique, francophone et franco-suisse; au Nord la région trinationale autour de Bâle et à l'Est l'ensemble germanophone constitué autour de la ville de Berne; à l'Ouest, derrière une frontière nationale, la Franche-Comté.
Certains pourraient penser que la proposition va apporter de la confusion dans le débat entre les Jurassiens, d'autres y verront une "déviation en touche" de ceux qui rêvent d'un monde immuable, d'autres encore avanceront, pour s'y opposer, le temps que prendrait la matérialisation d'une telle idée. Cependant, écoutons aussi bien le conseiller d'État neuchâtelois Jean Studer que le tout récent conseiller communal de la Chaux-de-Fonds Laurent Kurth, tous deux pronostiquent une concrétisation du projet dans les dix années à venir! Un tel délai ne devrait pas effrayer les Jurassiens dont la dernière génération de "séparatistes" a dû attendre près de 30 ans l'aboutissement de leurs revendications.
La démarche neuchâteloise va donner une utile impulsion au débat qui va s'ouvrir sous peu entre les Jurassiens. Il ne s'agit en effet plus seulement de réconcilier les adversaires de 1974, mais bien de les pousser à s'associer pour parler d'une seule et même voix dans une nécessaire négociation avec un partenaire neuchâtelois. Ce partenariat doit favoriser la création d'un ensemble et d'une force politiques qui puisse résister à la menace de démantèlement de l'Arc jurassien et qui ait des chances de se faire entendre dans le concert helvétique.
L'AIJ n'a certainement plus le temps d'introduire, dans le projet qu'elle présentera le 4 mai prochain, une disposition ouvrant la porte à un futur élargissement à Neuchâtel*. Mais il n'est pas trop tard de lancer cette idée dans le débat qui va s'ouvrir demain entre les Jurassiens.
*Les promoteurs de la fusion (avortée en votation populaire) Vaud-Genève avaient prévu explicitement la possibilité d'une extension de cette fusion à d'autres partenaires cantonaux. Avec une prudence de Sioux toutefois, car ils se souvenaient alors du débat qu'avaient eu les Chambres fédérales sur l'article 138 de la Constitution jurassienne.
jean-claude.crevoisier@courant-d-idees.com
Paru le 26 avril 2009