Jean-Claude Crevoisier
Où se décidera l'avenir de l'Arc jurassien ? C'est la question que devraient se poser notamment tous les responsables politiques de cette région.
Le choc de l'image
Une image en dit plus qu'un long discours. C'est pourquoi mon propos est précédé de cette illustration :

Ce document, intitulé Projet de territoire, est tiré du "Rapport 2005 sur le développement territorial", édité par le Département fédéral de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (DETEC).
On y voit tout d'abord que l'avenir de la Suisse est pensé (j'insiste sur ce terme) comme un ensemble de cinq grandes agglomérations disposées sur un espace constellé de petits centres touristiques (exclusivement alpins!) et de non moins petits centres ruraux.
Une évolution qui n'a rien de naturel
Le développement territorial est partout soumis à une tendance lourde, celui de la métropolisation, qui se traduit en particulier par une concentration démographique et économique accélérée. En Suisse, le phénomène se manifeste dans la périphérie de Zurich, dans la région bâloise, sur l'axe Genève-Lausanne, dans une moindre mesure autour de la ville de Berne et plus faiblement encore au Tessin (qui s'intégrerait plutôt, pour en tirer profit, à l'agglomération milanaise). Ce phénomène est considéré par beaucoup comme une évolution "naturelle". Et naturel, il l'est dans la mesure où il ne relève pas de choix politiques raisonnés et explicites. Notre pays ne s'est en effet pas doté d'instruments législatifs qui lui permettraient de pratiquer une planification impérative. Les pouvoirs publics, tant fédéral que cantonaux, se contentent d'une politique faiblement incitative qui se limite à accompagner voire à faciliter le processus et parfois à tenter d'en corriger les conséquences trop sensiblement négatives.
Que se passe-t-il dès lors dans les territoires interstitiels (ici essentiellement une galaxie de petits centres touristiques ou ruraux) ? Quelques-uns uns d'entre eux disposent d'un potentiel qui leur permet de conserver une certaine maîtrise de leur devenir. D'autres en revanche doivent s'en remettre à une solidarité confédérale d'ailleurs constitutionnellement garantie. Mais le partage des fruits de la croissance n'obéit pas à des règles fixes et unanimement respectées. Le rééquilibrage du développement, admis dans son principe, fait continuellement l'objet de négociations (doit-on dire marchandages ?) entre les différents acteurs institutionnels. Le débat sur la 3e voie ferroviaire entre Lausanne et Genève est un bon exemple de ce processus. Chacun sait que le poids politique, réel ou potentiel ou encore supposé, de chaque négociateur joue un rôle déterminant sur l'issue de la tractation. Face aux métropoles, qui ont de plus en plus la capacité d'influencer les choix fédéraux (et certaines encore plus que d'autres !), les cantons suisses de la périphérie ne peuvent donc espérer obtenir une part du gâteau que s'ils coordonnent leurs politiques de développement et s'allient pour les concrétiser.
Certains pourraient se contenter de focaliser sur les retombées positives (et il y en a quelques-unes) de la métropolisation de la Suisse. Par exemple, les liaisons tant routières que ferroviaires, réalisées et développées de plus en plus pour relier les métropoles entre elles, traversent en les desservant les régions intermédiaires. Il ne faut cependant pas oublier que, comme la langue d'Ésope, ces moyens de transports peuvent être la meilleure et la pire des choses. La meilleure s'ils désenclavent, s'ils favorisent la mise en valeur des territoires traversés, s'ils assurent concrètement leur desserte. La pire s'ils génèrent une dépendance plutôt qu'une interdépendance, s'ils pompent le potentiel démographique des zones desservies, s'ils favorisent la concentration de l'emploi et accentue de ce fait les mouvements pendulaires quotidiens, avec ses effets collatéraux pas toujours positifs (l'encombrement urbain, la pollution de l'air, l'insécurité). Il n'y a donc là rien d'automatique, ni de fatal. Tout dépendra de l'usage que voudront bien en faire, explicitement, les bénéficiaires de ces moyens de communication, parmi lesquels et en premier lieu les autorités politiques des territoires desservis.
Le défi pour l'Arc jurassien
Le projet de territoire illustré ci-dessus propose (je souligne également ce terme) à l'Arc jurassien un "réseau stratégique de villes". Or si les auteurs de cette étude proposent un tel réseau, cela signifie que quelqu'un ou quelques-uns, personnes physiques ou institutions, doivent choisir, décider et ensuite concrétiser.
Une première difficulté se présente, à savoir que la gestion de l'espace concerné relève de trois cantons (voire quatre si on y ajoute le Nord vaudois), Berne, Neuchâtel et Jura. Autre difficulté, si le territoire de ces deux derniers cantons est entièrement situé dans ce que l'on désigne par l'Arc jurassien, il n'en va pas de même pour celui de Berne dont seule la partie Nord est ici impliquée.
Le problème a été mis en évidence dans un rapport de comparaison internationale "Arc jurassien suisse", commandité par le SECO et élaboré par BAK Basel Economics. On retiendra pour notre démonstration le constat pertinent et déterminant qui y est fait selon lequel la région arcjurassienne manque non seulement de visibilité mais également, pourrait-on dire, de gouvernance.
D'autres instances, régionales celles-ci, ont également fait ce même constat. Lors d'un séminaire organisé le 18 avril 2007 à Malvilliers par le Groupe de concertation des régions de montagne de l'Arc jurassien (GCLIM), une cinquantaine de représentants des communes, des associations régionales et des cantons concernés ont en effet souhaité que l'Arc jurassien soit capable de s'organiser et de s'affirmer mieux sur les scènes nationale et même internationale, par exemple au travers de la .Conférence TransJurassienne (CTJ).
Le Réseau des villes de l'Arc jurassien (RVAJ), lors de son assemblée générale du 27 juin 2007, a adopté une résolution allant dans le même sens.
Or chacun se rend bien compte que la cohérence et une meilleure efficacité dans l'action, ainsi appelée par ces multiples acteurs politiques et économiques, dépendent d'un organe institutionnalisé de gestion. Mais nous savons tous que l'intercantonalité n'est pas évidente. Elle n'est pas spontanée. Il serait illusoire et vain de demander aux quatre partenaires cantonaux de créer aujourd'hui la structure supracantonale qui fait défaut.
Aussi un organisme existant qui réunit déjà les quatre partenaires cantonaux de l'Arc jurassien, soit la CTJ-suisse, a-t-il été invité à assumer ce rôle et à devenir la plate-forme de réflexion, d'incitation, de coordination et de suivi de futurs projets arcjurassiens.
Il reste à espérer que tous les acteurs de la région mesureront l'urgence qu'il y a à agir et que la CTJ-suisse (ou à défaut tout autre organisme représentatif) pourra prendre le leadership de l'opération de défense et de promotion de l'Arc jurassien.
jean-claude.crevoisier(arobase)courant-d-idees.com
Paru le 27 janvier 2008 °°° Version imprimable