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Un canton de l'Arc jurassien

Jean-Claude Crevoisier

L'idée n'est pas nouvelle. Mais ce qui l'est aujourd'hui c'est que plusieurs élus neuchâtelois (et non des moindres) l'évoquent très ouvertement. En faisant même allusion à un horizon assez proche pour réaliser ce projet. Dix à quinze ans !

D'aucuns craignent que cette ouverture complique la réflexion et la procédure engagées par l'Interjurassienne (AIJ) sur l'avenir institutionnel des deux parties du Jura.

D'autres y voient une manœuvre visant à perturber voire à bloquer la difficile recherche d'une solution politique à la Question jurassienne.
D'autres encore se méfient des intentions neuchâteloises.  
D'autres enfin, pour "arrêter la machine", rappellent l'intérêt, égoïste à nos yeux, de Bienne à un statu quo immuable.

Or le projet d'un canton de l'Arc jurassien s'inspire du processus de développement territorial de la Suisse qui génère des ensembles dépassant largement les découpages politiques actuels. Aujourd'hui, les espaces de vie, culturels, sociaux et économiques, ne s'embarrassent plus des frontières tant cantonales que communales. Pour répondre à ces nouveaux besoins, les pouvoirs publics doivent mettre en place de multiples structures de coopération intercantonale dont la gestion se révèle compliquée et le contrôle démocratique presque totalement inopérant. On crée de ce fait de véritables "usines à gaz" institutionnelles. À coup de marchandages et parfois de "poker menteur".

Au Sud, Genève, Vaud et peut-être le Valais se cherchent et commencent à se trouver (voyez le récent accord de cofinancement des infrastructure de transport dans l'Arc lémanique).

À l'Est, Fribourg et Berne, liés par l'histoire dès le XIIe siècle (par la famille de Zähringen),   économiquement et sociologiquement proches (à l'exception de la confession majoritaire), qui se réclament tous deux du bilinguisme, pourraient se découvrir des solidarités utiles voire nécessaires.

Au Nord, la résistible dynamique de la région tri-nationale bâloise positionne déjà celle-ci au niveau des grandes métropoles européennes.

À l'Ouest enfin, mais au-delà d'une frontière nationale encore très présente, la Franche-Comté n'attend que la fin de la crise économique actuelle pour développer ses potentialités; encore aidée en cela par l'arrivée imminente du TGV Rhin-Rhône.

Et au milieu "coule" une région (pour paraphraser le titre d'un film américain), l'Arc jurassien qui, comme une rivière, voit son eau quitter la région en pure perte. Une eau qui s'appelle ici ses jeunes, ses compétences, le produit de son économie. Le canton de l'Arc jurassien devrait donc constituer, pour rester dans l'allégorie hydraulique, le barrage permettant de stocker cette eau, de lui faire produire de l'énergie et d'irriguer le territoire avant de la laisser couler et exploiter par d'autres.

Le canton de l'Arc jurassien n'est dès lors ni une alternative à la réunification des deux Juras, ni une façon de sublimer ce problème. Il inscrit cette hypothèse dans un projet véritablement stratégique. Et il pourrait même se concevoir, à la limite, sans un Jura bernois qui refuserait de parier sur l'avenir et qui préfèrerait rester une marche lointaine sinon délaissée du canton alémanique de Berne.

Mais si ce nouveau canton se faisait avec un Jura bernois enfin autonomisé, il appartiendrait alors à Bienne de décider si son intérêt est d'y adhérer ou de demeurer dans le giron bernois. Avec Bienne, le canton de l'Arc jurassien deviendrait un canton bilingue, un statut auquel cette ville semble tenir particulièrement, mais évidemment avec un rapport de minorité inversé (on ne peut pas tout avoir). La balle serait, lors du choix, dans le camp de Bienne et plus dans celui du Jura bernois.

jean-claude.crevoisier@courant-d-idees.com

Paru le 31 mai 2009