Ruptures
Jean-Claude Crevoisier  

Ruptures

Toute séparation est douloureuse, parfois durablement. Je ne parlerai toutefois pas ici des ruptures entre amis, suite à une incompréhension, à une incompatibilité, à un éloignement physique ou à un décès. Même si ce genre d’événement, dévoreur d’énergie, mériterait qu’on s’y attarde un peu.

Rien n'est permanent, sauf le changement (Héraclite)

Je veux ici évoquer des changements fondamentaux d’orientation de vie, des fins d’engagement associatifs et sociaux, des échecs personnels sinon des faillites, des abandons forcés de projets.

L’avancée en âge m’a permis de connaître ce passage entre l’activité professionnelle et ce qu’on appelle la retraite. Parfois délicat pour ceux qui s’y sont insuffisamment préparés, ce moment peut cependant être vécu, au choix, comme une délivrance ou comme un nouveau départ. Certains le vivront comme une perte d’identité tant le métier appris et exercé durant de longues années a contribué à façonner une personnalité. Auparavant membre d’une équipe, partie intégrante d’un réseau d’influences diverses, le retraité devient un électron libre que notamment un hobby, un engagement bénévole, des obligations civiques ou familiales peuvent parfois sauver du désœuvrement voire de la dépression.

Au cours d’une vie, pour peu qu’il en ait le goût et l’énergie, l’individu va prendre des responsabilités dans des institutions de diverses natures : un mandat électoral, une charge associative, la participation à une œuvre caritative, une pratique sportive. Ce genre d’activité devrait pouvoir assurer une forme de transition douce au moment du passage à la retraite. Mais les choses ne sont pas toujours aussi simples. Les jeunes générations veulent aussi prendre leur part dans la gestion de la vie sociale et voudront parfois, sans mettre de gants, pousser les « vieux » vers la sortie. L’intéressé qui, selon lui, aura « tant donné » vivra cette dépossession de son relatif pouvoir comme une déchirure traumatisante.

Il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien (Voltaire)

Autre source de désillusion, le groupe auquel on aura sacrifié du temps précieux (souvent arraché à sa famille) et parfois de l’argent (au moins sous la forme de cotisations et de dons) peut à un moment donné s’essouffler, ne plus répondre aux attentes de ses membres et de son public. On s’obstine un moment, espérant le retour de jours meilleurs, on s’épuise et, la mort dans l’âme, on doit bien reconnaître la vanité de ses efforts. Et accepter une dissolution. Car, comme pour presque toutes les œuvres humaines, il faut en accepter l’évolution « naturelle ». La joie de la création, la satisfaction de l’expansion et de l’évolution vers la pleine maturation, puis progressivement l’obsolescence avant l’inutilité totale.

Il y a encore des expériences personnelles plus déchirantes. Prenez un projet que vous avez conçus puis portés et auxquels vous avez cru. Ce projet, peut ne pas avoir tenu la distance ; quelquefois il a peut-être échoué avant même d’être engagé. Et il a en définitive fallu, par réalisme ou par épuisement des moyens, en abandonner la poursuite. Évidemment non sans regret ! Plus grave parfois, lorsque de l’argent est en jeu, l’insuccès peut prendre la forme d’une faillite dont on se relèvera difficilement. Dans notre société, un tel échec n’est pas considéré comme une expérience, certes malheureuse, mais pouvant être enrichissante. Car, sauf exception, on ne commet en principe pas deux fois la même erreur. La faillite est cependant vue chez nous et même vécue comme une mort sociale dont seuls les plus doués voire les plus malins parviennent à se sortir.

Ainsi, certaines de ces ruptures s’imposent sans que quiconque puisse s’y opposer. D’autres peuvent être le résultat d’un choix raisonné, après une lucide pesée des intérêts. Dans les deux cas, il n’est alors ni sage, ni utile de vouloir s’accrocher. La situation laisse incontestablement des traces. La blessure est refermée, mais la cicatrice reste sensible. Il faut avoir le courage de dépasser ce stade des regrets stériles et de l’auto-apitoiement pour s’engager résolument, fort de l’expérience vécue mais avec la prudence acquise, dans une nouvelle aventure.

jean-claude.crevoisier@courant-d-idees.com

paru le 26 décembre 2016