Bienne-Belfort, la Transjurane du rail
Alain Boillat  

Delle-Belfort

Une réalisation à mettre à l’actif de la République et Canton du Jura, ou l’on a su faire preuve d’anticipation, de patience et de continuité. Le plus bel exemple de coopération transfrontalière jurassienne et franc-comtoise

1. Le 9 décembre 2018, les trains voyageurs circuleront à nouveau entre Delle et Belfort, après une interreption de trafic de plus de 25 ans (1992).Lors de l'inauguration de la réouverture, ce 6 écembre 2018, à Delle, les nombreux orateurs français et suisses ont eu l’occasion de souligner l'importance de l'événement en termes convenus de circonstances, plaisants voire enjoués, célébrant la coopération à tous les niveaux.

Cette manifestation était composée de l'officialité du moment, très satisfaite et d’un sélection à dire vrai arbitraire de ceux, encore de ce monde, qui ont réellemnt compté dans cette réalisation, exemplaire 'à plus d'un titre. C'est la loi de ce genre dans ce type d'événement, événement certes nécessaire mais somme toute très éphémère.

Le lien intime

2. A l'opposé des propos parfois "hors sol" qui y sont prononcés, nous invitons le lecteur à un retour "en amont" sur le dossier Delle-Belfort, lui-même. Cette ligne est une ligne mythique pour les Jurassiens, davantage encore que pour les habitants du Territoire de Belfort.Même si elle a eu sa grande époque jusqu'en 1914/18 (retour de l'Alsace à la France et déplacement du courant de trafic marchandises et voyageurs sur Bâle), elle est demeurée le lien ombilical du Jura avec Paris, avec la France et tout ce que cela sous-entend et représente. Et en relisant l'histoire ferroviaire du Jura, spécialement depuis la fin de la dernière guerre 39-45, on est frappé par le nombre de démarches, d'initiatives voire de protestations, celles de l'ADIJ en particulier, en faveur de cette ligne dont le recul sur le plan internationnal était manifeste, et pour une part entendu et programmé par les deux Etats suisse et français.

3. Dans ce contexte, il a été infiniment regrettable qu'autour de 1947, la ligne n'ait pas été électrifiée entre Belfort et Delle, comme l'auront été les lignes d'accès à la Suisse par Vallorbe et Pontarlier, avec l'argent suisse entre parenthèse. L'ancien ministre Gérard Bauer, chargé de rétablir les contacts institutionnels entre les deux pays tout de suite après la fin de la guerre, l'avait infiniment regretté au cours de nos entretiens professionnels après l'entrée en vigueur de la souveraineté jurassienne en 1979.Mais ceci explique déjà cela: le Jura n'avait pas la légitimité cantonale pour agir à l'échelon fédéral, là où`les choses notamment ferroviares se passaient et se passent encore aujourd'hui.

4.En soi, l'électrification du tronçon était dans l'air des deux côtés de la frontière mais sa prise en compte se heurtait aux intérêts spécifiquement nationaux des deux pays. En d'autres termes, il a fallu attendre 1979 pour voir l'émergence d'un acteur cantonal nouveau pour réussir a faire admettrer les choses sous un autre angle.

La condition de tout, la souverainteté cantonale

5. Mais si a priori, une nouvel examen sur l'avcenir de la ligne en question était possible, encore fallait-il entrevoir lequel ! Il était déjà évident qu'il était complètement dépassé de

travailler à la restauration de la ligne Delle-Belfort, comme tronçon de l'ancienne liaison Paris-Berne/Interlaken-Milan -Venise! L'avion avait tué la plupart des liasons ferroviaires internationales. Quant au trafic marchandises, il était dévié sur Bâle, même si son importance en volume pouvait faire illusion et inciter de porter l'effort principal sur le maintien de ce type de trafic. On a eu le débat au sein de la commission des transports: un débat entre les anciens et les modernes !

Rail ou route?; rail et route !

6. Il y avait aussi lieu d' examiner si la Transjurane projetée pouvait se substituer à la liaison ferroviaire notamment avec l'aménagement très avancé de la voie routière rapide Belfort-Delle évitant toutes les localités intermédiaires. Le pari était risqué cependant .Très rapidement il est apparu que le rail et la route, quoiqu'à des états de planification et de développement bien différents, devaient être défendu et développé simultanément.Aujourd'hui, on a les deux !, confirmant la justesse des choix initiaux.

7. Il n'en demeurait pas moins que l'utilité et la fonction de Delle-Belfort devaient être revues et correspondre à l'évolution fulgurante des besoins en déplacements comme des changements de mode (automobiles, etc).Ainsi au niveau régional et interrégional, très longtemps négligé sur le plan français, les choses allaient changer.

8. Plus précisemment en Suisse, dès le années 80, d'aucuns s'imaginaient un réseau ferroviaire performant plutôt que des axes découlant d'une conception centralisatrice; le canton du Jura était de ceux-là, et parmi les premiers à le penser ! La donnée nouvelle, c' était bien l'émergence d'une très forte demande en transports régionaux: le rail allait-il la satisfaire ne serait-ce qu'en partie ?

La définition d'une nouvelle fonction pour la ligne

9.Et c'est ainsi que dès 82 a été conçu dans le cadre de notre autonomie cantonale, un nouveau concept d'exploitation en trafic voyageurs d'une ligne interégionale transfrontalière électrifiée, cadensée à l'heure, exploitée à la manière suisse entre Bienne -Moutier-Delémont-Porrentruy-Delle-Belfort. Ce concept a été partagée par le Territoire de Belfort puis dès les années 2000 par les CFF et la SNCF.

La nécessité du TGV Rhin-Rhône

10. La conception nouvelle pour une ligne de Delle, de Bienne à Belfort à fonction voyageurs était quand même un pari d'autant que dans les années 80 on comptait sur le tronçon francais en moyenne moins de 15 voyageurs par trains pour deux paires par jour !La demande de la clientèle des localités entre Delle et Belfort était aussi une inconnue; elle le demeure aujourd'hui en dépit du très fort trafic pendulaire sur route.

Aussi la connexion avec un grand axe à la hauteur de Belfort devenait-il une nécessité commerciale pour donner à notre liaison selon un nouveau schéma (interrégional) ses chances de réel succès. Et ceci explique que des les premières années 80 le canton du Jura a pris langue avec le territoire de Belfort pour réfléchir, proposer et défendre ensemble le cas échéant une liaison TGV par Belfort donnant tout son sens à un raccord voyageurs Bienne-Belfort .On connaît l'heureuse suite.L'idée a été générée par une région et un

canton,qui dans leur marginalité avaient des intérêts très communs à s'entendre. Et à l'époque tant l'Etat français et la Suisse ne misait que sur deux points frontières ayant un avenir: Genève et Bâle. Une fois le TGV Rhin-Rhône reconnu d'utilité puiblique, en construction et en exploitation (2011), tout a changé pour la Suisse de même que pour notre liaison Bienne-Belfort, qui a bénéficié d'une aide fédérale au titre de connexion de la Suisse aux grands axes europées (1994 à contrôler), ceci à l'initiative efficace de nos élus fédéraux et d'un certain Michel Béguelin, conseiller aux Etats vaudois mais jurassien d'origine.

Intégration dans une conception RER, on est cependant encore au milieu du gué !

11. Par ailleurs il faut relever que la nouvelle liaison interrégionale transfrontalière s'est inscrite dès 86 dans une conception RER entre Bienne, Bâle, Belfort , La Chaux-de-Fonds, Neuchatel.Le canton du Tessin en a retenu la leçon et a aménagé plus rapidement son RER transfrontalier, les conditions de réalisations étant en revanche un peu plus faciles que chez nous !

A propos de réseau express régional(RER), notion inscrite dans les Lignes directrices cantonales en matière de transports, on doit regretter que le secteur économique jurassien notamment, peine à saisir, contrairement au reste de la Suisse, toute l'importance d'un tel réseau de tranports publics interdistrict offrant des liaisons rapides et fréquentes. A Fribourg, à Zoug,on a fait le pas, A Neuchatel onle fera, pourquoi pas encore chez nous ?

Naturellement la promotion d'un tel réseau va de pair un système simple et avantageux de titres de transports. On imagine une communauté tarifaire, transfrontalière aussi.

Un standard tehnique élevé

12. La suppression du trafic voyageurs puis de celui des marchandises entre Belfort et Delle durant plus de 20 ans n'étaient pas de nature à faciliter la partie, d'autant que certains milieux de transports publics routiers belfortains travaillaient indirectement à une fermeture définitive.Mais d'un autre côté, la décision de suppression, à laquelle les CFF de l'époque ne s'étaient pas opposé de guerre lasse, avait suscité une prise de conscience et un engagement des deux côtés qui ont compté dans l'évolution positive du projet.En outre l'abandon et la dégradation de l'infrasture rendaient nécessaire la reconstruction totale de la voie et des installations de sécurité en plus de la ligne de contact, qui avait fait l'objet de premiers projets beaucoup plus modestes.Aujourd'hui, le standard technique est élevé et correspond aux normes actuelles (signalisation, etc). C'est de fait une toute autre ligne qu'autrefois, et pas simplement électrifiée !

La carte de visite de notre coopération transfrontalière

13.Si la réouvereture de la ligne de Delle est le plus bel exemple que nous connaissions de coopération transfrontalière jurassienne et des retombées de la souveraineté politique, elle a été possible- ne l'oublions jamais par l'engagement financier déterminant de la France et de la Suisse, selon l'adage "aide-toi, le ciel t'aidera" et non l'inverse !

14 Enfin , nous tenons à relever deux éléments internes rarement cités mais qui ont jalonné le projet durant près de quarante ans. Le premier est que la cible, l'objectif général, a été

choisi, fixé au tout début de l'entrée en souveraineté en s'évitant expertises et contre expertises stériles.Le second réside dans le fait qu'en dépit des obstacles très nombreux, dont la suppression de 92 n'est pas le moindre, le projet a été conduit au niveau administratif (transports et coopération) comme au niveau politique cantonal avec une continuité et une cohérence inébranlables.Sur une telle durée, c'est une vraie prouesse.

Plus jamais en marge !

Autrement dit,si du côté jurassien (mais on peut le dire pareillement chez nos amis francs-comtois) le sens du but, la vision et le souci du long terme comme la "tenue de la barre" n'avaient pas jalonnée la conduite du projet Delle-Belfort, par tous les temps, du côté suisse, le train se serait arrêté à Porrentruy...hélas pour toujours.

Alain Boillat

*Ancien délégué aux transports du canton du Jura, Alain Boillat a joué un rôle central dans cette œuvre de reconstron de la ligne Delle-Belfort,

.

paru le 6 décembre 2018