Certains veulent croire que le projet d'un grand canton de l'Arc jurassien oppose politiques et planificateurs du territoire. C'est partiellement vrai en un sens si on pense à la différence essentielle entre les élus et les aménagistes : les seconds privilégient le long terme !
Obstination gouvernementale? Charles Juillard, président du Gouvernement jurassien a donné dans le numéro du 22 juillet 2010 de L'Hebdo son point de vue sur l'idée d'un canton de l'Arc jurassien. Il semble avoir affirmé, au journaliste qui l'interviewait, que le Gouvernement jurassien "s'opposait catégoriquement à ce projet". Toutefois, dans son dernier rapport sur la reconstitution de l'unité du Jura, le Gouvernement s'est réservé, sur le sujet, une future porte de sortie, en précisant "qu'il n'est actuellement pas favorable à une telle proposition". Du bon usage des adverbes !
Charles Juillard déclare en outre, à l'appui d'une prise de position qui apparaît donc comme très personnelle, que la "volonté de réunification (réd. : du canton du Jura et du Jura bernois) sur un plan historique - et non géographique - est dans les gènes de chaque Jurassien". Contentons-nous de rappeler qu'il est extrêmement dangereux de faire appel à la génétique en matière politique ! Certains s'y sont essayés, avec les résultats désastreux que l'ont connaît !
"Ce canton de l'Arc jurassien est une construction sans fondations", a encore affirmé le contempteur du projet. On peut ici se demander quelles sont alors les fondations des réalisations communes des trois entités géographiques concernées par ce projet : la HEP BEJUNE , la HE ARC et d'autres intentions de collaboration en particulier entre le Jura et Neuchâtel.
L'horizon du politicien Le président du Gouvernement jurassien a une vision assez statique de l'histoire lorsqu'il prétend que "nous n'avons pas d'histoire commune avec Neuchâtel, qui n'a jamais été occupé par les Bernois, contrairement à nous. Neuchâtel a été occupé par les Prussiens, pas nous." Il faudrait qu'il nous explique quelle est la différence de nature entre les occupations bernoise et prussienne ? De plus, Neuchâtel et Jura se sont tous les deux "débarrassés" de ces occupations étrangères. Cela déjà suffit à créer des liens. Devrait-on, dans cette logique, préférer des alliances avec les ancienne colonies bernoises de Vaud et d'Argovie ?
Selon Charles Juillard, "le projet de Pierre-Alain Rumley est celui d'un aménagiste qui s'est fondé sur des pôles d'attraction. Mais notre pôle à nous, les Jurassiens, ce n'est pas Neuchâtel, mais Bâle." Une telle vision témoigne d'une méconnaissance surprenante de la démarche. La ville de Neuchâtel n'est pas et ne sera jamais un pôle urbain structurant le territoire environnant. Le projet d'un canton de l'Arc jurassien ne repose pas sur la volonté de constituer une agglomération autour d'un pôle, il est au contraire de constituer un ensemble institutionnel assez fort pour devenir le moins dépendant possible des pôles urbains existants. Et de plus, si Bâle était le pôle de l'actuel canton du Jura (mais en fait pas du Jura bernois !), pourquoi les autorités jurassiennes n'ont-elles pas demandé à Bâle de former nos enseignants et pourquoi n'ont-elles pas choisi d'intégrer la HES du Nord-Ouest de la Suisse au lieu de la HE ARC ?
Charles Juillard se risque encore à dire "Qui à Neuchâtel prétend que ce canton est trop petit ? Trois personnes, guère plus. La population ne partage certainement pas cet avis." Ce jugement sommaire, contredit d'ailleurs par un récent sondage d'opinion, témoigne d'un certain mépris pour des collègues neuchâtelois qui ont somme toute quelques années d'expériences de plus que le ministre jurassien des rapports de force (et de leurs conséquences) au sein de la Confédération.
À cela, l'intéressé ajoute : "La force d'un petit canton comme le nôtre (réd. : le Jura) réside dans notre plus grande réactivité et disponibilité pour les investisseurs potentiels. Cette proximité des autorités est un atout." De la pure langue de bois ! Et un chouia de poudre aux yeux pour masquer une réalité nettement plus prosaïque !
Usage abusif de la méthode Coué Nous partageons en revanche pleinement le constat de Charles Juillard lorsqu'il reconnaît que "les cantons doivent se battre tous les jours pour leur souveraineté" et quand il craint "une perte de compétences due à une volonté jacobine de centralisation dans la Berne fédérale." Mais nous allons au bout du raisonnement en affirmant que cette "volonté jacobine de centralisation" s'impose d'autant plus facilement que les cantons sont généralement faibles, qu'ils sont chroniquement incapables de dépasser la divergence de leurs intérêts immédiats, qu'il sont de ce fait impuissants à faire front commun et à s'entendre sur des projets pourtant essentiels pour l'avenir ?
Au journaliste qui lui demande si le Jura ne risque pas de se trouver marginalisé lorsqu'on s'aperçoit que la ligne CFF Bienne-Delémont ne figure pas dans les priorités de Rail 2030, Charles Juillard répond "C'est vrai, mais nous nous battons pour qu'elle y soit réintégrée. La Confédération ne pourra pas ignorer notre accès au TGV par Delle-Belfort." Cela témoigne incontestablement d'une certaine naïveté ! A moins que ce soit une façon toute jurassienne de pratiquer la méthode Coué.
Enfin, lorsqu'on l'interroge sur son optimisme s'agissant de la réponse du Jura bernois au projet de l'AIJ de "reconstitution de l'unité du Jura", Charles Juillard base sa confiance sur des statistiques erronées. Il déclare en effet que "Les autonomistes (réd.: dans le Jura bernois) étaient 25% voici 30 ans, ils ont progressé à 35% aujourd'hui. Il nous reste un bout de chemin à faire, mais les obstacles ne sont pas insurmontables." Or nous devons rappeler que, lors de l'élection 2010 au Grand conseil bernois, les partis autonomistes (PSA + PDC + PLJ) n'ont malheureusement réuni que 25,2% des suffrages (contre 29,7% en 2006) ! Zéro virgule 2 pour-cent d'avance en 30 ans, c'est vrai qu'il reste donc un bon "bout de chemin à faire".
jean-claude.crevoisier(arobase)courant-d-idees.com *Titre tiré d'un propos de Gabriel Galice, directeur de l'Institut international de Recherches pour la paix à Genève (GIPRI), auteur de l'ouvrage "Du Peuple-Nation", un des invités de l'émission Le Grand 8 de la RSR du 22 juillet 2010
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paru le 25 juillet 2010