Une fausse bonne idée
Jean-Claude Crevoisier  

bärntutch

Une élue socialiste biennoise demande que les élèves francophones du canton de Berne reçoivent des cours de « bärntutch ». Cela pour augmenter ensuite leurs chances sur le marché (régional) de l’emploi. L’idée paraît généreuse. Mais !

C’est vrai que, dans les entreprises de Bienne et de ses environs alémaniques immédiats, les jeunes Romands sont discriminés par rapport à leurs collègues germanophones. La cause principale identifiée par l’élue biennoise ? Leur inaptitude à converser en langue locale.

Or beaucoup pensent, dans toute la Suisse d’ailleurs, que l’apprentissage, assez exigeant pour les francophones, du « hochdeutch » devrait être suffisant pour ouvrir toutes les portes de l’emploi dans le pays. Dans la pratique, il n’est est rien. Le dialecte impose sa loi, ce qui crée des îlots linguistiques assez étanches entre eux. Et pas seulement entre francophones et germanophones. Babel est de retour !

Une alternative à ce repli linguistique, à cette ghettoïsation culturelle, existe pourtant. De nombreux milieux en Suisse alémanique se plaignent de l’obligation faite à leurs élèves d’apprendre, trop tôt selon eux, le français. Certain vont même jusqu’à justifier leur réticence (pour ne pas dire leur opposition) en affirmant que leurs enfants doivent déjà apprendre à maîtriser à l’école le bon allemand, en plus de leur langue maternelle (le patois local). Le « hochdeutch » est donc devenu pour eux une langue étrangère comme entre autres le français, l’italien ou l’anglais.

Ce qu’on peut objectivement appeler une régression identitaire est encouragée par les médias audio-visuels et même, dans le canton dit bilingue de Berne, par l’usage toléré et devenu officiel du « bärntutch » au législatif cantonal.

Faut-il dès lors s’étonner de voir les Alémaniques préférer assez systématiquement, parce que objectivement plus facile à apprendre que le français, l’anglais comme langue véhiculaire en dehors de leur pré carré.

Et pourtant une solution de simplicité existe pour éviter le bricolage local proposé par l’élue biennoise. Il suffirait en effet de redonner sa place de langue officielle (parlée et pas seulement écrite) au bon allemand, celui que les petits Romands apprennent à l’école. D’en faire redécouvrir la beauté, la finesse, la précision et le rythme. De donner envie de maîtriser cette importante langue européenne.

Les médias écrits de Suisse alémanique, qui ne l’ont heureusement pas (encore?) abandonnée, pourraient être les vecteurs privilégiés de cette réhabilitation linguistique.

Le canton de Berne, qui ambitionne d’être un pont entre la Suisse alémanique et la Suisse francophone, pourrait aussi devenir le champion de cette grande cause nationale. Mais là comme dans les autres cantons alémaniques, il faudrait une révolution culturelle, une prise de conscience populaire et une volonté politique déterminée. On peut rêver, non ?

jean-claude.crevoisier(arobase)courant-d-idees.com

paru le 11 février 2018