La gymnastique féminine entre en compétition
Grégory Quin  

Gymnastique

Dans les années 1960, une question agite le monde sportif suisse: les gymnastes peuvent-elles devenir championnes? Une réponse positive s’impose lentement.

Avant tout pédagogique depuis la fin du XIXe siècle, la gymnastique féminine s’ouvre à la compétition dans les années 1960. C’est en 1966, à Bulle, que la compétition est officiellement admise pour toutes les gymnastes. Jusqu’à l’orée de la décennie, les autorités de l’Association suisse de gymnastique féminine (ASGF) «sont persuadées que leur principal devoir est de répandre la gymnastique pour le bien de tous, plutôt que consacrer les moyens dont elles disposent à la formation de quelques championnes».

La gymnastique féminine suisse est alors dans une situation complexe. Plusieurs associations en concurrence adoptent des postures différentes face à la compétition. Ainsi, le Schweizerische Arbeiter Turn und Sport Verband (la Fédération sportive travailliste) permet à ses membres filles et garçons de pratiquer la gymnastique artistique en compétition. De leur côté, les organes dirigeants de la Schweizerische katholische Turn und Sport Verband (la Fédération sportive catholique) hésitent. À cette époque, il existe de fortes réticences à l’idée d’ouvrir la compétition aux femmes. Ainsi, dans un entretien qu’il donne dans le média officiel francophone de l’ASGF, L’Éducation physique féminine, le Genevois Charles Moret, du comité de cette association, rappelle que l’idée qui a présidé à la fondation de cette association féminine est de «développer la force physique chez les personnes du sexe féminin en encourageant et en propageant les exercices physiques. Par l’exercice physique, elle recherche le développement harmonieux du corps, de l’esprit et de l’âme».

Le discours très conservateur recourt au vocabulaire utilisé lors des débats sur l’accès des femmes au droit de vote au niveau cantonal et fédéral et sur leur émancipation jusqu’à l’inscription de l’égalité entre femmes et hommes dans la constitution en 1981. À l’occasion d’un symposium organisé à Macolin en 1964, les participants sont appelés à réfléchir sur le thème «La jeunesse féminine peut-elle s’adonner au sport et à la gymnastique?». Jugée comme une «tâche délicate pour le corps enseignant et pour les moniteurs», la gymnastique féminine est pourtant considérée comme indispensable. Certaines expériences sont même tentées sur le terrain, et le Journal de Genève rappelle, au mois de juillet 1964, qu’il «semble impossible d’éviter une évolution qui semble appréciée du public si l’on en croit la première expérience officielle qui vient d’être tentée ces jours à Bière, à l’occasion de la Fête cantonale des artistiques (gymnastique artistique) vaudois… où l’on put assister à des exercices aux barres asymétriques et à des sauts de cheval exécutés par des jeunes filles toutes heureuses de se trouver en si bonne compagnie. Et personne n’ayant crié au sacrilège – et si l’on sait mesure garder – l’idée fera son chemin!».

La même année, les Jeux olympiques d’hiver à Innsbruck constituent un électrochoc pour le monde sportif helvétique: la délégation suisse revient sans aucune médaille. Les pouvoirs politiques et sportifs décident alors de transformer le système. Les conséquences seront la création d’un Comité national pour le sport d’élite et surtout les modifications constitutionnelles et législatives des années 1970-1975. Elles aboutissent à la création d’une base légale pour l’encouragement de la gymnastique et du sport en Suisse. L’ambition est de donner davantage de moyens aux meilleurs athlètes et à leurs fédérations, sans perdre de vue la masse des pratiquantes et pratiquants, comme en atteste l’extension de l’obligation de l’éducation physique scolaire aux jeunes filles de toute la Suisse en 1972. Dans ce contexte, les sportives et les femmes gymnastes constituent une source de potentielles médailles pour la Suisse.

Il faut encore obtenir l’accord de la Société fédérale de gymnastique (SFG), organe faîtier de la gymnastique en Suisse. À la suite de la reconnaissance de la compétition pour les femmes par l’assemblée des déléguées et délégués de l’ASGF de Bulle en 1966, un accord est conclu entre les associations masculines et féminines: la SFG est reconnue «compétente pour la formation de gymnastes de pointe (il s’agit des filles et des femmes)» et leur inscription en compétition. Ainsi s’impose l’idée que les femmes peuvent, comme les hommes, se mesurer les unes aux autres.

Le long refus de la participation féminine aux compétitions en gymnastique témoigne d’une vision conservatrice de la femme. Il convient de préciser que la méfiance vis à vis du sport d’élite s’explique aussi par une dynamique propre au champ sportif suisse. Ce monde manifeste un attachement très fort à un ethos du sport, fondé sur un amateurisme intégral et un système de bénévolat. Au-delà d’un conservatisme rigide, les instances dirigeantes helvétiques défendent comme «modèle d’organisation sportive» celui de la «pyramide à large base… qui peut pousser un sommet prudent vers le sport de pointe». Avec plus de 100'000 membres à la fin des années 1960, l’ASGF peut se prévaloir d’une pyramide à base large. Alors que les discussions sur les transformations structurelles du système sportif suisse se poursuivent dans les années 1966-1969, celles-ci s’engagent aussi «pour faire reconnaître la gymnastique des jeunes filles comme une nécessité primordiale».

Loin de se contenter d’une augmentation continue de ses membres, les instances dirigeantes de l’ASGF se réjouissent de la diversification des activités qui est à l’œuvre en ces années 1960. Si la compétition est possible dès 1966, la dépendance envers la SFG ne satisfait pas entièrement les dirigeantes, tels Anna Grob, présidente technique de l’ASGF. Cette responsable se démène pour que des gymnastes helvétiques participent aux championnats du monde de la nouvelle «gymnastique moderne» qui doivent se dérouler en 1969 à Varna, en Bulgarie.

En parallèle, l’association continue de promouvoir la pratique de masse, en organisant en 1969 à la fois le jubilé des 25 ans de l’introduction des classes de pupillettes et la cinquième Gymnaestrada à Bâle. Ce dernier événement symbolise les transformations que connaît l’ASGF à ce moment. Si l’événement ne prévoit pas de compétitions, ni de classements entre les gymnastes, il est l’occasion de démonstrations de gymnastique, et notamment de «gymnastique moderne», qui va vite devenir – sous l’appellation «gymnastique rythmique et sportive» – la pratique compétitive de l’ASGF.


Grégory Quin,

Université de Lausanne


Pour en savoir davantage:

Eva Herzog, «Frisch, Frank, Fröhlich, Frau». Frauenturnen im Kanton Basel-Landschaft, Bâle, 1995.

Regula Wind, Reine Töchter–starke Mütter. Die Katholische Turnerinnenbewegung der Schweiz zwischen 1931 und 1973, Fribourg, 2008.

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Cet article a paru ce mois dans la revue d'histoire et d'archéologie Passé simple. Lancé en décembre 2014, ce mensuel créé et dirigé par Justin Favrod est diffusé par abonnement. On peut aussi se procurer des exemplaires dans les librairies Payot.



paru le 18 juin 2018