Une Vaudoise témoigne contre la reine d'Angleterre
Monique Droin-Bridel  

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En 1820, devant la Chambre des Lords de Londres, le roi Georges IV intente un procès pour adultère à son épouse Caroline de Brunswick. Une jeune femme de Colombier-sur-Morges, Louise Demont sert de principal témoin à charge.

La reine Caroline épouse de Georges IV se présente devant les juges.
Caricature. British Museum, Londres.

Un procès retentissant se déroule à Londres en 1820. Le roi d’Angleterre Georges IV accuse son épouse d’adultère. Il demande la dissolution de son mariage. La reine en sortira blanchie. Parmi les témoins à charge, on trouve une jeune Vaudoise de Colombier qui a servi la reine. Elle est vilipendée. Récit.

La princesse Caroline de Brunswick (1768–1821) épousa en 1794 le fils aîné du roi Georges III d’Angleterre. Devenue ainsi princesse de Galles, elle eut une fille Charlotte. Mais son mari la soupçonnait d’adultère et lui fit interdire de voir leur fille. Caroline quitta l’Angleterre en juillet 1814. Après avoir passé en Allemagne, puis à Zurich, Zoug et Berne, elle arriva à Lausanne le 25 septembre et logea avec sa suite au Lion d’Or à la rue de Bourg. Le même soir, elle fut reçue en face de son hôtel à un bal chez Madame François Henri Samuel de Charrière, née Suzanne Gaulis. Assistait au bal le cousin de l’hôtesse, Juste Gaulis, châtelain de Colombier-sur-Morges, village où vivait Louise Demont, née le 4 septembre 1793.

Par l’entremise sans doute de la plus fidèle de ses dames d’honneur, Lady Charlotte Campbell, parente de la sœur de Juste Gaulis, Louise Demont fut engagée par la princesse de Galles comme femme de chambre. Elle prit son service à Lausanne. La princesse et sa suite se rendirent par le Valais en Italie. À Milan, la princesse prit à son service comme majordome un bel Italien nommé Bartolomeo Pergami qui joua un grand rôle dans sa vie et qu’elle fit baron.

En octobre 1814, la princesse écrivit à Lady Campbell: «Mademoiselle Demont est bonne fille, cependant elle n’a point inventé la poudre, mais tout va bien.» La suite montrera que Louise Demont apprit à inventer la poudre.

Après plusieurs mois passés en Italie, la princesse prit à son service Mariette Bron, demi-sœur de Louise Demont. Le 12 novembre 1815, elle entreprit un grand voyage en Orient. Louise Demont rédigea ce qu’elle appela «un petit mémoire fait très à la hâte, seulement pour procurer à notre bonne Mère quelque peu de distraction en la faisant parcourir les lieux que nous avons visités.» Il comporte des descriptions qui parfois semblent avoir été dictées à leur auteure ou lues quelque part, mais aussi des observations plus personnelles, qui révèlent sa nature de petite paysanne confrontée à des circonstances qu’elle n’aurait pu imaginer vivre.

Ce manuscrit parvint en novembre 1816 à Colombier et sa lecture passionna non seulement les Bron mais bientôt par l’entremise des Gaulis, toute la société lausannoise et les Anglais qui résidaient à Lausanne.

À son retour de voyage, la princesse de Galles s’établit dans le port italien de Pesaro. En novembre 1817, elle congédia Louise Demont, au prétexte que celle-ci était la maîtresse de Giuseppe Sacchi, un autre serviteur qu’elle renvoya aussi. Louise Demont rentra à Colombier, auréolée de la gloire d’une grande voyageuse. Elle écrivit à sa sœur en février 1818: «Tu ne peux te faire une idée du bruit que mon petit journal a fait. On se l’est arraché. Chacun l’a lu. Madame Gaulis m’a priée de le lui laisser emporter à Lausanne.»

À Londres, le prince de Galles voulait obtenir des informations sur la conduite de sa femme en Italie. Il chargea une commission réunie à Milan de recueillir des témoignages. Dans ce cadre, Louise Demont fut contactée en 1818 et révéla qu’elle était persuadée que Pergami avait partagé la couche de la princesse, sous une tente durant leur croisière, puis dans différentes maisons. En 1819, vraisemblablement payée par les services du prince de Galles, elle se rendit en Angleterre. Elle y prit le nom de son village, Colombier. Elle s’exposa ainsi à être désignée comme comtesse de Colombier. Elle suivit des leçons d’anglais et fut appelée à témoigner au procès que Georges IV, devenu roi en janvier 1820, intenta à sa femme pour dissoudre leur mariage, au motif d’adultère, et la priver de son titre de reine. Cette dernière, ayant appris la mort de George III, et estimant qu’elle était forcément reine puisqu’elle était l’épouse du nouveau roi, quitta la ville de Pesaro et retourna en Angleterre. C’était en juin 1820. Elle passa par Genève où elle retrouva sa femme de chambre Mariette Bron, qu’elle avait autorisée à passer quelques jours chez ses parents à Colombier.

Le procès, qui dura d’août à octobre 1820, fit l’objet de comptes-rendus très détaillés dans les journaux de l’époque, y compris dans La Gazette de Lausanne. Au nombre des témoins à charge, Louise Demont fut interrogée entre le 30 août et le 2 septembre 1820, sur la base de la déposition qu’elle avait faite à Milan. Son témoignage portait sur la conduite de Caroline et sur la disposition des chambres à coucher des demeures habitées par celle-ci. Elle apparut comme beaucoup plus instruite et sûre d’elle que les autres témoins. Elle donna quantité de détails, qu’une femme de chambre stylée aurait dû feindre d’ignorer et qu’elle n’avait jamais dévoilés avant d’être entraînée dans ce retentissant procès. Sans exprimer quoi que ce soit d’explicite, ses sous-entendus accusaient sa maîtresse. Lors du contre-interrogatoire mené par la défense, Louise Demont fut acculée à reconnaître qu’au fond, elle avait toujours dit du bien de la princesse et que seuls la honte d’avoir été renvoyée et l’appât du gain l’avaient poussée à témoigner contre elle. Finalement, l’accusation fut ajournée, ce qui fut célébré comme une victoire de Caroline. Londres fut illuminée pendant cinq nuits consécutives et l’enthousiasme du peuple fut à son comble. Dans le même élan, on brûla notamment l’effigie de Louise Demont sur les places publiques. Après le procès, des caricatures et pamphlets tournèrent en ridicule Louise Demont comme la brochure Doll-tear sheet, alias the Countess Je ne me rappelle pas.

Caroline mourut à Hammersmith le 7 août 1821. Sur son lit de mort elle signifia à Mariette Bron qu’elle pardonnait à Louise Demont le mal qu’elle lui avait fait. Louise Demont, qui espérait rester à Londres entretenue par le gouvernement anglais, dut déchanter: elle n’était plus intéressante. Elle rentra en Suisse, et mourut à Colombier en décembre 1867.

Monique Droin-Bridel


Louise à Jérusalem

Dans son journal de voyage, Louise Demont raconte l’entrée à Jérusalem le 12 juillet 1816: «À notre entrée, le peuple s’est ramassé en foule pour voir la princesse de Galles qui était sur un âne. Cette circonstance me rappelait si bien le jour des Rameaux lorsque notre Seigneur Jésus fit de même son entrée à Jérusalem. Je croyais le voir et faisais quelque comparaison, car si l’on peut ressembler en quelque chose à ce bon Sauveur c’est sûrement la bonne princesse. Elle est comme lui charitable, douce, faisant du bien à tout le monde elle a souffert beaucoup et supporté toujours ses malheurs avec une grande patience et résignation et comme lui elle ne les avait pas mérités.»


Pour en savoir davantage:

Monique Droin-Bridel, Servir ou trahir. Notables genevois et serviteurs vaudois autour de Caroline de Brunswick, princesse de Galles, entre 1814 et 1821. Avec le «Petit mémoire de voyage de Louise Demont et Mariette Bron dans le Levant en 1815 et 1816», Genève, 2000.


Cet article a paru ce mois dans la revue d'histoire et d'archéologie Passé simple. Lancé en décembre 2014, ce mensuel créé et dirigé par Justin Favrod est diffusé par abonnement. On peut aussi se procurer des exemplaires dans les librairies Payot.


paru le 15 avril 2017