La dernière femme exécutée dans le canton de Vaud
Gilbert Marion  

Execution

Coupable d’incendies volontaires, Marie Marguerite Durussel est décapitée à Lausanne en automne 1818.

Le vendredi 13 novembre 1818, une foule était assemblée à Vidy pour assister à la décapitation de Marie Marguerite Durussel (1785-1818), coupable de crimes d’incendie contre plusieurs de ses voisins. La condamnée, une veuve âgée de 33 ans, était établie à Seigneux dans la Broye vaudoise depuis son mariage avec Jean Jacob Durussel. Cette affaire est l’aboutissement d’une succession de mesquineries et de vengeances, sur fond de procédures.

Notre triste héroïne est née à Molondin, dans une famille modeste. Elle est l’aînée de quatre frères et une sœur. Elle a probablement été servante dans diverses familles, peut-être à Moudon. C’est là qu’en 1813, âgée de 28 ans, elle épouse le régent de Seigneux. Jean Jacob Durussel a alors 77 ans. Ce mariage permet à Marie Marguerite née Peytregnet d’améliorer de manière significative son statut social. D’après les archives fiscales, l’instituteur de Seigneux fait partie des cinq ou six propriétaires les plus aisés du village. Il a déjà été marié deux fois et n’a pas d’enfants. Il n’en a pas non plus de ce troisième mariage. Aucune limite d’âge n’a cours dans les tâches et fonctions. Une fois nommé à un poste, on y reste à vie, tant que la santé le permet. Or cette force de la nature n’est plus apte à conduire sa classe. Diverses plaintes de parents à la Municipalité et au pasteur de Dompierre montrent que Jean Jacob Durussel a fait son temps. En raison de ces pressions, il consent en juillet 1816 à quitter le poste qu’il a occupé fidèlement durant 50 ans. On convient avec la Municipalité d’une pension annuelle de 40 francs, payable à chaque trimestre. La loi permettait que l’on prélève auprès des parents une taxe par enfant scolarisé pour payer cette retraite aussi longtemps que vivait le retraité. Un malentendu sur le moment du début officiel de la retraite de Jean Jacob Durussel dégénère en un procès qui dure une année et demie. La question de savoir si un régent mérite un salaire complet pendant les vacances des moissons complique ce débat. Au fil des séances, la Municipalité, composée de ses anciens élèves, et l’ancien régent s’acharnent et dépensent jusqu’à plus de cent fois la valeur du litige en frais de justice et d’honoraires d’avocat. Le défenseur Pernet de Moudon constate: «Jean Jacob Durussel, qui a exercé les fonctions de régent pendant près de cinquante ans dans la commune de Seigneux, ne devait pas s’attendre à éprouver de la part d’une génération que lui-même a éduquée la résistance qui fait le sujet de ce procès pour être payé de ses derniers travaux dans sa carrière d’instituteur. Sans s’appesantir sur cette idée qui fournirait de tristes réflexions sur l’ingratitude des hommes (…, il se trouve que) le Régent, vu son âge et les infirmités qui en sont la suite, sentait la nécessité de terminer ses jours loin des dégoûts et des peines inséparables de la vocation des régents.»

Jean Jacob Durussel perd son procès. Il meurt six mois plus tard, en juin 1818. Sa veuve affirme que l’affaire a précipité sa mort. Commencent alors des semaines très difficiles pour Marie Marguerite. À l’antipathie que son mari s’est attirée depuis deux ans s’ajoute la jalousie suscitée par cette femme venue d’ailleurs, qui hérite de tous les biens du régent. Aussi est-elle mise à l’écart. Elle est victime de vexations diverses: son jardin est saccagé, des excréments humains sont jetés sur son gâteau au retour du four communal. À la fin de juillet, plusieurs charretiers refusent de transporter ses récoltes. Par vengeance, elle met le feu à la maison des Cachin. Deux maisons voisines sont également détruites dans cet incendie du 27 juillet. Quinze jours plus tard, elle récidive en boutant le feu à la maison de la famille Gris. Par miracle, la belle-fille des Gris parvient à éteindre l’incendie avant qu’il ne se propage. La veuve Durussel laisse divers indices accablants. Elle est arrêtée le lendemain. Les interrogatoires effectués par le juge de Paix du Cercle de Granges et par le président du Tribunal de District de Payerne sont conservés aux Archives cantonales vaudoises. Ces sources ont permis à un journaliste de 24 heures d’exhumer cette affaire en 1990. La mémoire collective à Seigneux avait alors oublié la veuve Durussel.

La justice travailla de manière expéditive. La procédure ne contient pourtant aucun vice de forme et la décision applique le code pénal alors en vigueur, avec zèle il est vrai. Le crime d’incendie intentionnel est puni de mort. Ni l’ampleur relative des dégâts causés, ni l’absence de morts ou de blessés ne viendront alléger le verdict. La solitude dans laquelle se retrouve Marie Marguerite ne manque pas de frapper. Ses frères n’apparaissent pas dans les sources. On sait seulement qu’ils ont mandaté l’avocat Hangard d’Yverdon dans la procédure à Lausanne devant le Tribunal d’appel. Un autre témoignage a été récemment découvert dans les archives de la cure de Dompierre. Il s’agit d’une copie du sermon que le pasteur de Lausanne, le Doyen Louis Curtat, a prononcé à Vidy juste après l’exécution de la condamnée. Cette personnalité déplore que la communauté villageoise ait délaissé la veuve Durussel. Elle insiste sur les dangers d’un passage trop rapide et trop facile du statut de servante à celui de maîtresse de maison. Avec talent, l’orateur utilise tous les ressorts possibles du drame de Marie Marguerite Durussel pour édifier le public, sans exprimer de doute sur le bien-fondé des exécutions capitales.

En cet automne 1818, les adversaires de la peine de mort semblent être aux abonnés absents. Si la Constitution de 1814 vient d’introduire le droit de grâce dans le canton de Vaud, cette mesure de clémence ne sera octroyée pour la première fois qu’en 1826, en faveur d’un notable lausannois de la famille de Seigneux (l’homonymie entre ce patronyme et le nom du village de Marie Marguerite Durussel est fortuite). En 1854, lors d’un débat sur la peine de mort au Grand Conseil, des députés rappelleront le destin de Marie Marguerite Durussel et estimeront que le verdict avait été d’une extrême dureté.

L’exécutif cantonal n’a pas fait usage en 1818 de son droit de grâce. Il ne voulait montrer aucun signe de faiblesse. Il considérait que la grâce était un caprice des rois et que, dans une république, le respect des lois est primordial. L’«amour des lois» chanté dans l’Hymne vaudois fut ainsi fatal à la condamnée.

Gilbert Marion


Vaud et la peine de mort

Héli Freymond est le dernier homme exécuté dans le canton de Vaud en 1868. La Constitution fédérale de 1874 abolit la peine de mort dans toute la Suisse. Une initiative populaire gagnée devant le peuple en 1879 donne la possibilité aux cantons de la réintroduire. Quelques cantons rétablissent cette pratique. Bien que le corps électoral vaudois ait accepté cette initiative, le Canton de Vaud ne remet pas cette peine en usage. C’est donc en 1874 que la peine capitale a été concrètement abandonnée sur le territoire vaudois.


Pour en savoir davantage:

Les communes du district de Payerne. 1803-2003, 2003 (ouvrage collectif où est réedité l’article d’Alain Walther, «Les brasiers de la bisbille», 24 Heures, 13 août 1990).

Gilbert Marion, La triste fin de Marie Marguerite Durussel, dernière femme exécutée dans le Canton de Vaud, Valbroye, 2018.

Cet article a paru ce mois dans la revue d'histoire et d'archéologie Passé simple. Lancé en décembre 2014, ce mensuel créé et dirigé par Justin Favrod est diffusé par abonnement. On peut aussi se procurer des exemplaires dans les librairies Payot.



paru le 18 juin 2018  

Cet article a paru ce mois dans la revue d'histoire et d'archéologie Passé simple. Lancé en décembre 2014, ce mensuel créé et dirigé par Justin Favrod est diffusé par abonnement. On peut aussi se procurer des exemplaires dans les librairies Payot.



paru le 18 juin 2018  


paru le 14 novembre 2018