Charles Renard, un émigré hors du commun
Marie-Angèle Lovis  

Charles Renard

Dépité de ne pouvoir réaliser ses aspirations politiques en Suisse, le Neuchâtelois et Jurassien émigre à deux reprises aux États-Unis.

Au XIXe siècle, la plupart des Suisses qui s’exilent le font pour des raisons économiques. Tel n’est pas le cas de Charles Renard (1807-1862). Cette personnalité émigre deux fois aux États Unis par dépit politique. La première fois, en 1831, après l’échec de la révolution libérale neuchâteloise, à laquelle il a participé, et la seconde fois, en 1847, après son éviction du poste de responsable du cadastre du Jura bernois.

Des ancêtres de Charles Renard, bourgeois de Villeret dans le Jura bernois, s’établissent dans le canton de Neuchâtel au XVIIIe siècle. Né à Peseux et devenu neuchâtelois par la naturalisation de ses aïeuls, Charles prend une part active à la tentative de révolution libérale de 1831. À la suite de l’échec du mouvement, il est condamné à mort et s’enfuit du canton de Neuchâtel. En août 1833, à 25 ans, il débarque à New York. Une nouvelle vie commence. Il épouse Louise, une émigrée suisse. Le premier de leurs enfants naît à New York vers 1839 et le deuxième dans le Delaware vers 1842. Arpenteur et géomètre de formation, il met ses compétences au service de la U.S. Coast Survey, une agence chargée de la mise sur pied d’un service américain de cartographie. Ses travaux sont appréciés. On lui confie la responsabilité de la réalisation des cartes topographiques de la côte Est, du New Jersey au Connecticut. C’est lui qui alerte les autorités de l’approche du navire négrier espagnol La Amistad, sur lequel se trouvent des esclaves africains qui se sont mutinés.

Pour des motifs demeurés inconnus, Renard rentre en Suisse. En 1844, il habite dans le Jura bernois, à Fontenais, une localité du district de Porrentruy, où il acquiert le château du village. Il est fonctionnaire au service du canton de Berne en tant qu’ingénieur vérificateur du cadastre du Jura et remplit les fonctions de directeur de l’impôt foncier. Il s’engage en politique et siège au Grand Conseil bernois. Lorsque le poste qu’il occupe est remis au concours en 1846, il n’est pas renommé. Le conseiller d’État Staempfli, pourtant radical, responsable du département des finances, lui préfère le cartographe delémontain Antoine Joseph Buchwalder, «un homme qui n’appartient à aucun parti» alors que M. Renard est «un des plus chaleureux champions de la liberté radicale» comme le relève le correspondant du Courrier suisse. Renard vise en priorité la place d’ingénieur vérificateur du cadastre. Comme le suggèrent différents articles du journal local L’Helvétie, son éviction s’expliquerait par une rivalité entre radicaux delémontains et ajoulots. Le franc-parler du personnage aurait également déplu. L’Helvétie tempête sans toutefois mettre en cause les compétences du colonel Buchwalder qui «est certainement un excellent ingénieur-géographe». En cela, il ne se trompe pas. Buchwalder sera adjoint au général Dufour pendant la guerre du Sonderbund et auteur de nombreuses cartes topographiques de la Suisse.

Selon L’Helvétie, Charles Renard «n’a plus qu’à choisir entre l’inactivité oisive et l’expatriation.» Le patriote déçu se décide pour la seconde option. Il démissionne du Grand Conseil, met en vente son château et ses biens mobiliers. À la fin de l’été 1847, il embarque avec son épouse et ses quatre enfants, le dernier ayant à peine un an. Dans un premier temps, il pense s’installer au Brésil, mais il en repart quelques mois plus tard en direction des États-Unis. Les émigrés arrivent à La Nouvelle-Orléans en hiver, évitant ainsi les épidémies de fièvre jaune qui font d’innombrables victimes lors des chaleurs estivales. Ils remontent le cours du Mississipi en bateau à vapeur. Renard s’établit à Saint-Louis dans le Missouri. Dans cette ville se trouve déjà son parent Adolphe Renard, ce qui explique sa décision. Au recensement de 1850, Charles Renard est fermier, propriétaire d’un domaine estimé à 8000 dollars.

Renard continue à donner de ses nouvelles en Suisse. L’Helvétie rapporte dans son numéro du 15 juillet 1850 que «Charles Renard, propriétaire, A. Renard, négociant, se trouvent à St-Louis et font partie d’un comité de Suisses donnant leur soutien au comité qui s’est formé à Berne dans le but de défendre les Suisses qui s’installent en Amérique contre les spéculateurs de tous genres.» Préoccupé par le sort de ses compatriotes, il expose ses réflexions sur l’émigration dans un article publié le 26 août 1852 dans Le Jura, un journal libéral modéré qui a succédé à L’Helvétie. Deux ans plus tard, il présente son point de vue à la Société jurassienne d’Émulation. Il suggère que le canton de Berne ou qu’une association de communes se porte acquéreur de terres sur lesquelles les émigrants pourraient s’installer sans crainte de malversations. L’État d’Iowa remplirait les conditions pour la réussite d’une telle entreprise: climat sain, défrichements relativement peu coûteux, sol fertile et sous-sol riche en matières minérales. La Société jurassienne d’Émulation envoie ce rapport à la direction du Département de l’intérieur. La proposition n’aura pas de suite connue.

Lorsque l’annonce de la mort de Charles Renard arrive à Porrentruy quelques années plus tard, Le Jura lui consacre des lignes élogieuses dans son édition du 17 juillet 1862: «Un de nos compatriotes, dont le nom a été mêlé à nos luttes politiques, M. C. Renard, est mort dernièrement en Californie. Nous n’avons pas à nous prononcer sur les opinions de M. Renard, mais nous devons dire qu’il eût été difficile de trouver un homme plus franchement dévoué à la Suisse, pour la cause de laquelle il a combattu et souffert lors des événements de Neuchâtel en 1831.» Ainsi, Charles Renard est présenté par la presse régionale comme un patriote engagé en Suisse, mais déçu de ne pouvoir matérialiser ses projets dans son pays d’origine. Les journaux soulignent le souci qu’a le personnage d’aider ses compatriotes afin de les protéger des nombreuses tromperies auxquelles ils peuvent être confrontés sur sol américain. Renard n’est pas l’exemple type de l’émigrant du milieu du XIXe siècle, poussé à l’exil par des conditions de vie difficile dans l’Ancien Monde. Au contraire, il est un émigrant instruit et aisé chez qui les motivations économiques ne sont pas un moteur à l’expatriation. L’image qui se dégage de son parcours de vie est aussi celle d’un aventurier et d’un pionnier qui suit l’expansion de la frontière américaine vers l’Ouest. Ayant vécu sur la côte Est lors de son premier séjour aux États-Unis, il s’installe par la suite dans les Grandes Plaines du centre du pays lorsqu’il s’exile pour la seconde fois. Quelques années plus tard, il n’hésite pas à se remettre en route sur les pistes du Far West. Finalement, il atteint la Californie. La nécrologie que lui consacre la Mariposa Gazette du 18 février 1862 nous apprend que Charles Renard s’est éteint le 13 février, à 53 ans après trois jours de maladie. Il était établi à Bear Valley, au pied des Rocheuses, dans le comté de Mariposa. Durant ses dernières années, il avait rempli les fonctions d’ingénieur et de géomètre-arpenteur dans ce comté. L’auteur de l’hommage met en évidence l’humour, la culture et la convivialité du défunt. Ainsi, Charles Renard qui n’avait pu réaliser ses ambitions dans son pays d’origine les a concrétisées dans son pays d’accueil.

Marie-Angèle Lovis


Cet article a paru ce mois dans la revue d'histoire et d'archéologie Passé simple. Lancé en décembre 2014, ce mensuel créé et dirigé par Justin Favrod est diffusé par abonnement. On peut aussi se procurer des exemplaires dans les librairies Payot.

paru le 4 février 2018  


paru le 27 mai 2018