L'affaire des drapeaux de 1861
Éric Teysseire  

Savoie

Le rattachement de la Savoie à la France suscite de la colère sur la rive suisse du Léman. Le drapeau tricolore sur des bateaux provoque des incidents.


Avant le rattachement de la Savoie à la France en 1860, il n’est pas d’usage sur le Léman que les barques à voiles arborent un pavillon national. Mais, à la suite du référendum d’avril 1860, plusieurs bateliers savoyards francophiles claironnent leur nouvelle nationalité en hissant les couleurs françaises. Sur la rive suisse, on apprécie peu le geste, en raison des conditions douteuses dans lesquelles le scrutin a parfois eu lieu. De provocations en répliques, on frise l’incident diplomatique avec la France avec chaque fois au cœur des affaires le drapeau tricolore.

Une bêtise de gamins met le feu aux poudres. À la mi-août, une barque savoyarde portant les couleurs de la France quitte le port de Morges. Trois jeunes Suisses, âgés de 14 à 18 ans, empruntent un canot et la prennent en chasse. Un des jeunes dégaine un pistolet et tire sur le drapeau, sans l’atteindre. Aussitôt, la barque vire de bord et pourchasse les assaillants. Plus lente à la manoeuvre que le canot, elle ne parvient pas à le rejoindre. Alors, les bateliers s’adressent au juge de paix de Morges pour déposer plainte. Devant l’exigence du magistrat de recevoir la plainte par écrit, les bateliers renoncent. Mais le préfet de Morges convoque les trois compères et, rapporte le Nouvelliste vaudois, «leur lave la tête d’importance». Pour les journaux suisses, c’est presque un non-événement, mais la presse française dénonce une insulte à l’honneur de la France.

Quinze jours après cet incident, le 31 août, Napoléon III est de passage à Thonon. Environ 500 citoyens de Gex, dont le maire, font le déplacement pour le voir. Ils emportent avec eux un drapeau tricolore. Comme la délégation doit passer par Genève pour prendre le bateau de Thonon, on décide de dissimuler le drapeau dans une «caisse» pendant le passage en Suisse pour ne pas heurter de susceptibilités. À l’aller, tout va bien. Au retour, c’est une autre affaire. Quand le bateau Helvétie entre en rade, un chahut éclate. Du vapeur et du quai on se hue, se siffle et s’injurie. À un «Vive l’Empereur !» parti du bateau, répondent à terre des «À bas les annexés!» Au débarquement, le quai hurle: «À l’eau, le drapeau! À bas la France!» Une bagarre éclate, le porteur de la caisse est assailli, le maire repoussé. On s’apprête à jeter au lac l’emblème honni et son porteur quand la gendarmerie intervient, s’empare du drapeau et le met en lieu sûr au commissariat voisin. «En ce moment, rapporte le Journal de Genève, semblable au Deus ex machina, M. Fazy, chef du gouvernement genevois, se montra à une fenêtre du commissariat de police, et, par quelques paroles, dissipa l’attroupement». Et le journal d’ajouter: «C’était un peu tard, et l’on se demande pourquoi cette voix si puissante n’a pu se faire entendre plus tôt». Quand on connaît l’orientation politique de Fazy, on a peut-être la réponse… Le drapeau et sa hampe, cassée dans l’aventure, sont rendus à Gex quelques jours plus tard par voie consulaire. Si la presse s’échauffe, les gouvernements conservent leur calme. L’empereur lui-même déclare ne pas attacher d’importance à l’incident et confie au sous-préfet de Gex que le maire «n’aurait pas agi avec toute la prudence nécessaire». La tension peut retomber.

Pas pour longtemps: cinq jours plus tard, dans le Haut-Lac, la barque la Colombe, de Meillerie, aux ordres de son patron nommé Sache, aborde à Vevey pour y livrer son chargement. Les bateliers savoyards étant descendus à terre pour se restaurer, deux jeunes gens profitent de leur absence. Ils montent sur la barque et essayent de s’emparer de son pavillon tricolore. Mais les bateliers reviennent de l’auberge avant que les intrus n’aient pu y parvenir. S’ensuit un échange d’insultes et une altercation au cours de laquelle Sache foule aux pieds un drapeau fédéral. Enragé par le geste, un spectateur nommé Tapernoux va chercher son fusil et le décharge sur le pavillon de la barque, à la grande joie de la petite foule qui s’était formée sur le port. Averti des événements, le préfet de Vevey accourt et rétablit l’ordre. Mais Tapernoux a la tête dure. Accompagné de deux acolytes, il avise une autre barque savoyarde amarrée à quelque distance. Arrivé à proximité, le trio exige l’enlèvement du pavillon français. Les bateliers ayant vertement refusé, Tapernoux fait feu sur le drapeau tricolore. Pour les uns, il l’aurait alors mis en pièces, pour les autres, il l’aurait lamentablement manqué. Quoi qu’il en soit, l’affaire fait grand bruit dans la presse et les chancelleries. On s’échange des notes diplomatiques courroucées. Une enquête est diligentée, qui mettra en évidence la responsabilité de Sache dans le dérapage veveysan.

Et Sache ne s’en tient pas là. Au début du mois de septembre, à Genève, à la sortie du port aux barques, il hisse les couleurs françaises aux cris de «Vive la France! À bas la Suisse!». Puis, le 17, à Lutry, il paye à boire à un groupe d’ouvriers savoyards employés à la construction du chemin de fer, à la condition que ceux-ci défilent dans les rues du bourg en arborant un drapeau français. Ce que la petite troupe fait avec empressement jusqu’à l’auberge de la Couronne, où Sache, qui les avait suivis, tient des propos «bruyants» pour exprimer son mépris de la Suisse. Malheureusement pour lui, la population de Lutry est aux champs ou aux vignes et, faute de public, la provocation tombe à plat.

Dans ce climat délétère, les nouvelles les plus fantaisistes commencent à circuler. On rapporte même que des officiers français du génie, déguisés en touristes, parcourent le Valais en repérage.


Incident ferroviaire

Ce canton est d’ailleurs le théâtre de l’incident suivant. Le 27 septembre 1860, la Compagnie de la ligne d’Italie inaugure la ligne de chemin de fer qu’elle vient d’achever entre Le Bouveret et Sion. Pour l’occasion, les gares et le train des invités sont pavoisés. Le Nouvelliste vaudois mentionne que, la Compagnie étant pour l’essentielle française, le drapeau tricolore ne pouvait être «totalement exclu des décorations usitées en pareil cas». De fait, sa présence se limite à un drapeau fixé sur la locomotive. À la dernière station avant la capitale valaisanne, on fait savoir que si le train entre en gare de Sion en arborant un drapeau français, il y aura «probablement des difficultés». La direction de la Compagnie, présente à bord, tient conseil. Son président est d’avis «qu’un train n’étant ni un régiment portant son drapeau, ni un navire sous pavillon, il vaut mieux enlever tous les drapeaux» plutôt que de donner un prétexte à certains de gâcher la fête. On ne le suit pas, mais on encadre le drapeau tricolore de deux bannières fédérales et on repart. L’entrée en gare donne lieu à «une légère manifestation, provenant d’un groupe isolé» qui n’empêche cependant pas le débarquement normal des invités. La locomotive est ensuite détachée du convoi et manoeuvre en vue du retour. C’est alors que des excités la prennent d’assaut pour tenter d’en arracher le fanion tricolore. L’intervention de la police et de quelques citoyens les en empêche. La presse rapporte l’affaire au travers de ses orientations politiques, soit en minimisant les faits, soit en les amplifiant.

C’est là le dernier évènement notable de «l’affaire des drapeaux». Dans sa note du 26 octobre à l’ambassadeur de France, que publie le Journal de Genève, le Conseil fédéral calme le jeu en blâmant les auteurs des incidents de l’été, tout en relevant qu’à aucun moment des drapeaux ayant le caractère d’une représentation officielle de la France n’avaient été concernés. L’affaire peut enfin être close.

Éric Teysseire

Cet article a paru ce mois dans la revue d'histoire et d'archéologie Passé simple. Lancé en décembre 2014, ce mensuel créé et dirigé par Justin Favrod est diffusé par abonnement. On peut aussi se procurer des exemplaires dans les librairies Payot.  






paru le 15 octobre 2018