Des Ronands ressuscitent les indiennes en France
Helen Bieri Thomson  

Prangins

À la levée de la prohibition française qui avait frappé les toiles de coton imprimé, des Genevois et des Neuchâtelois surtout s’expatrient et relancent cette industrie dans l’Hexagone.

Arrivées en Europe dès la fin du XVIe siècle dans les cales des navires portugais, les indiennes suscitent un engouement sans précédent dans la plupart des pays européens. La popularité des toiles peintes en provenance d’Inde s’explique: le coton est léger, agréable à porter et d’un entretien facile. Par ailleurs, les indiennes étant proposées dans une large gamme de qualités, elles touchent presque toutes les classes de la société. Enfin, elles sont appréciées tant pour l’habillement que pour l’ameublement. Cependant, l’arrivée sur le marché européen des toiles peintes indiennes provoque le mécontentement des entrepreneurs actifs dans les secteurs textiles – soie, laine, lin – qui y voient une concurrence déloyale. Il en résulte, en France, une prohibition qui durera plus de 70 ans, de 1686 à 1759. Cette interdiction touche tant les produits indiens que leurs imitations européennes. L’industrie va migrer en Suisse et, de là, revenir en France.

En effet, la Suisse profite de la décision française. Elle accueille de nombreux huguenots dès la révocation de l’édit de Nantes en 1685, qui précède d’un an l’interdiction des indiennes. Parmi les réfugiés, certains possèdent soit le savoir-faire, soit les capitaux ou encore les réseaux nécessaires à l’industrie des indiennes. Installées le long de la frontière, de Genève à Bâle en passant par Neuchâtel, leurs manufactures vont alimenter un immense marché de contrebande. Jean-Jacques Rousseau critique cette prolifération de manufactures dans le pays. Dans une lettre écrite de Môtiers en 1764, il déplore: «Bientôt, si nous voulons vivre, il nous faudra manger des montres et des toiles peintes, car l’agriculture est absolument abandonnée pour des arts plus lucratifs.»

À la levée de la prohibition en 1759, on assiste à un mouvement de population inverse entre la France et la Suisse: de nombreux indienneurs helvétiques, forts de leur savoir-faire et flairant la bonne affaire, rejoignent le royaume et font renaître de ses cendres la fabrication des indiennes. D’innombrables toiles conservées attestent de cette activité-là. Imprimées en France, elles sont considérées à juste titre comme françaises, mais l’origine suisse de leurs créateurs est le plus souvent ignorée ou passée sous silence.

Parmi ces fabricants, il convient de citer plusieurs Genevois et Neuchâtelois. Le premier d’entre eux passe pour un précurseur de l’indiennerie normande. Originaire de Genève, Abraham Frey arrive en France vers 1756. Il aurait d’abord travaillé dans des ateliers plus ou moins clandestins, notamment pour la marquise de Pompadour, avant de se fixer en Normandie où ses activités seront couronnées de succès. Une toile très intéressante d’un point de vue historique peut lui être attribuée avec certitude grâce à un chef de pièce, à savoir une marque obligatoire en France dès 1759 comportant la localisation et la « aison sociale» de l’entreprise. Cette toile immortalise la prise de la Bastille.

Faute d’être allé à Paris, Frey représente la célèbre prison sous la forme d’une forteresse assez invraisemblable. Le pavillon blanc hissé sur le donjon, sur lequel est marqué Je me rend (sic), renvoie à la reddition du gouverneur de Launay. Dans les méandres qui encadrent la scène principale, on reconnaît le portrait de Jacques Necker. Commercialisée dans les jours qui suivent les événements, cette cotonnade est imprimée pour commémorer les épisodes marquants de juillet 1789: le renvoi par Louis XVI de son très populaire ministre genevois Necker, des émeutes violemment réprimées, la prise de la Bastille et, enfin, le rappel de Necker qui rentre à Paris au milieu des acclamations du peuple. De quatre ans son cadet, genevois et huguenot comme lui, Abraham Frey a dû concevoir cette toile comme un hommage à son illustre compatriote.

Les frères Simon-Louis et Ferdinand Petitpierre sont un autre exemple d’indienneurs suisses émigrant en France après 1759. Originaires de Couvet dans la principauté de Neuchâtel, ils s’installent à Nantes au début des années 1770. Ils y retrouvent de nombreux autres compatriotes attirés par les débouchés qu’offre le premier port atlantique de France. Quasiment toutes les manufactures de toiles nantaises sont fondées par des protestants suisses qui fournissent aussi la main-d’œuvre qualifiée, dont le manque en France se fait cruellement sentir. Ainsi, les Petitpierre font par exemple venir de Genève un graveur sur cuivre, Pierre-Joseph Maader.

À Nantes, les indienneurs trouvent des conditions favorables: les îles de la Loire leur offrent des espaces adaptés à leur industrie avec de l’eau et des terrains en abondance. La production est centrée sur des tissus alimentant le commerce triangulaire. En effet, impression textile et traite des esclaves sont intrinsèquement liées dans la mesure où les indiennes sont de loin le principal produit d’échange entre Européens armant pour l’Afrique et indigènes revendant leurs compatriotes. Ce n’est donc pas un hasard si les manufactures fleurissent le long des côtes adonnées à ce trafic, dans l’ouest de la France, en Normandie, à Bordeaux et surtout à Nantes, port négrier majeur. Un modeste fragment de toile imprimée par la manufacture Petitpierre & Cie rappelle cette histoire. À ce jour, il s’agit du seul exemple conservé d’une indienne de traite, à savoir un produit destiné à être échangé contre des esclaves. De façon inexpliquée, cet imprimé n’a pas rejoint la cale d’un navire en partance pour les côtes africaines, où il n’aurait sans doute pas survécu jusqu’à ce jour pour des raisons climatiques, mais il est resté en France où il a été matelassé et probablement utilisé comme courtepointe.

Cependant, la manufacture des frères Petitpierre a également produit pour le marché européen, en imprimant des toiles pour l’habillement ainsi que des tissus destinés à l’ameublement. Ils sont bien connus, car conservés en grand nombre. L’un de ceux-ci représente un best-seller de la fin du XVIIIe siècle, le roman Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, dans lequel le thème de l’esclavage est omniprésent.

Abraham Frey et les frères Petitpierre constituent deux exemples de ces Suisses, parfois descendants de huguenots, qui ont émigré en France dès les années 1760 et ouvert des manufactures dans tout le royaume. On pourrait encore citer les Genevois Picot et Fazy à Lyon, le Boudrysan Jean-Pierre Meillier à Beautiran près de Bordeaux ou encore le Neuchâtelois Charles-Emmanuel Perregaux à Bourgoin-Jallieu. Tous sont représentés à l’exposition du Château de Prangins – Musée national suisse.


Helen Bieri Thomson

Directrice du Château de Prangins – Musée national suisse



Pour en savoir davantage :

Indiennes. Un tissu révolutionne le monde! Exposition présentée au Château de Prangins du 22 avril au 14 octobre 2018, accompagnée d’une publication de référence comprenant des textes d’Helen Bieri Thomson, Bernard Jacqué, Jacqueline Jacqué, Xavier Petitcol, Patrick Verley…


Les indiennes en dates

1600: fondation de l’East India Company. Les Anglais sont les premiers à importer massivement des indiennes.

1648: premières manufactures d’indiennes en France, à Marseille.

1685: révocation de l’Édit de Nantes.

1686: prohibition des indiennes en France.

1688: premier atelier d’indiennes à Neuchâtel.

Vers 1690: essor des indiennes à Genève.

1715 : premier atelier d’indiennes à Neuchâtel.

1759: levée de la prohibition en France. Plusieurs indienneurs suisses s’installent en France, notamment à Nantes, à Rouen et à Orange.

1760: la France compte une quarantaine de manufactures.

1765-1785: près de 20 % de la population genevoise travaille dans une douzaine de manufactures. À Neuchâtel, une dizaine de fabriques emploient au moins 2500 personnes.



paru le 9 avril 2018