Article paru le 8 janvier 2016 dans http://www.courant-d-idees.com

Lettre ouverte aux observateurs et aux souffleurs de haine sur les braises du monde

Pierre Crevoisier

Je vous écris après la colère. Vous êtes pathétiques, les observateurs.ch! Les agressions sexuelles de la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne, ont tout de la bonne affaire pour vous.

Vous tenez enfin entre les mains un événement qui renforce vos thèses les plus abjectes et vous vous engouffrez dans la brèche. De plus, les journalistes n'ont pas fait leur job (c'est un fait), empruntés qu'ils sont par le devoir de rendre compte et le souci d'éviter l'huile sur le feu en même temps... Cela vous permet d'entonner dans la même mesure l'air de "on vous l'avait bien dit" et "les pourris médiatiques nous manipulent". Équation parfaite.

Les femmes elles-mêmes, victimes des viols, vous importent peu. Elles ne sont, dans vos commentaires, que les instruments de votre haine en plaque.

Serions les choses. Les faits d'abord.

La nuit du 31 décembre, des groupes de jeunes hommes ivres, "d'apparences arabes ou maghrébines", ont agressé des femmes. A Cologne, ils ont profité de la foule rassemblée autour de la cathédrale et de la gare centrale en cette nuit de Nouvel An. Des scénarios similaires ont eu lieu ailleurs en Allemagne, à Stuttgart et Hambourg. Les témoignages convergent. Ils parlent d'attouchements violents, directs, des femmes spécifiquement visées, harcelées, violées parfois. Les faits dénoncés sont extrêmement graves. La police allemande n'a rien vu venir. Cette nuit-là, elle n'a apparemment rien fait, n'a arrêté personne. Elle dit aujourd'hui, plusieurs jours après les événements: «Nous avons affaire à une forme de criminalité organisée d’un type inédit». Parole de Wolfgang Albers, le patron de la police de Cologne.

Arrêtons-nous un instant là-dessus.

L'hypothèse d'actes délibérés, coordonnés, organisés pour provoquer effroi et stupeur. Exactement comme les gestes terroristes de Paris, le 13 novembre, ou les meurtres de Charlie Hebdo, il y a un an. Ce n'est qu'une hypothèse, c'est vrai, mais elle éclaire la scène de manière un peu plus complexe que l'accusation des "hordes de migrants". Elle a aussi le mérite d'une certaine logique.

Car on revient toujours à une question essentielle, celle de savoir à qui profite le crime.

Une logique - atroce mais vraisemblable - qui part de la déchirure syrienne ou du chaos irakien, de la terreur djihadiste du groupe État islamique, des vagues de réfugiés provoquées, dans les pays limitrophes longtemps, sur les routes des migrations en direction de l'Europe ensuite, les flux débordant tout le monde, par leur nombre, la simultanéité, l'urgence, les divisions politiques qu'ils provoquent. Et, maintenant que les abcès migratoires sont installés un peu partout, de Berlin à Calais, il suffit de quelques étincelles pour provoquer la déflagration. Les déflagrations, en réalité, car elles sont et seront multiples. Les plus graves sont à venir encore. Les enquêtes sont en cours, mais je crois qu'il y a continuum entre les attentats de Paris et les viols de Cologne.

Ainsi, je m'adresse à vous, les observateurs.ch, vous qui, du haut de vos miradors, hurlez depuis mille ans aux "invasions barbares".

Il est terrible de devoir rappeler, encore et toujours, que les souffrances des hommes, des femmes et des enfants qui fuient les guerres sont réelles. Personne ne nie que les mouvements de réfugiés drainent aussi d'autres formes de migrations. Les organisations criminelles et terroristes, les trafiquants d'êtres humains, toutes les mafias en utilisent les brèches pour atteindre leurs objectifs, s'enrichir et nous toucher au cœur. Et c'est là que, dans vos obsessions xénophobes, vous vous trompez de cible: le danger ne vient pas des réfugiés, mais de ceux qui les instrumentalisent.

A la source de la terreur comme ici, de Daesh à toutes les droites dures européennes, il existe une complicité objective, une sorte d'alliance des contraires qui, en fin de compte, accentuent les clivages, provoquent le repli, nourrissent les mêmes peurs, les mêmes angoisses existentielles.

Les observateurs (je pourrais aussi m'adresser à tous les porte-paroles de la haine de l'autre, mais c'est à vous que je le dis parce que vous êtes là), je vous lis et j'ai souvent le coeur au bord des lèvres.

Observez vos discours entre les lignes, les haines attisées, la violence de plus en plus décomplexée qui s'exprime, les commentaires en forme d'appels au meurtre, les rumeurs de lynchages, les ratonnades virtuelles, tous ces mots qui soufflent sur les braises du monde. Alors même qu'il faudrait les apaiser, penser les fractures et panser les plaies, réfléchir à la complexité pour comprendre, raconter et écouter les autres, créer des liens, écrire et se taire parfois, méditer, ouvrir des portes, être curieux.

Qui dira un jour la lourde responsabilité des pyromanes?

Pierre Crevoisier