Article paru le 2 mai 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

Les Etats-Unis ont oublié Rome
Justin Favrod
Camilli

Des amateurs de comparaisons historiques annoncent le retour des invasions barbares. Ils aiment dresser un parallèle entre l'Empire romain et le monde actuel. Selon eux, les Etats-Unis seraient semblables à Rome et l'Europe aux provinces grecques de l'Empire. Aux uns les forces militaires, aux Européens les choses de l'esprit.

Ils laissent le soin au reste du monde de représenter l'avenir et les barbares qui renverseront le monde ancien. La comparaison s'avère à la fois très caricaturale et flatteuse pour l'Europe. Au surplus, elle peut éventuellement nous rassurer : la partie hellénique de l'Empire romain a survécu pendant plus de mille ans à la prise de Rome par les Wisigoths...

A dire la vérité, l'Amérique a peu de chose à voir avec Rome et leur impérialisme est de nature très différente. Leurs techniques de prise de contrôle d'un pays tiers également. Nous avons lu les journaux : les Etats-Unis ont chassé tous les cadres et tenté de tirer du néant une nouvelle élite locale pour contrôler l'Irak avec l'insuccès que nous pouvons constater quotidiennement.

Tout à l'inverse, les Romains se sont presque toujours ingéniés à s'acquérir les élites existantes des pays vaincus. Le récit de la guerre des Gaules par Jules César le démontre bien : d'entrée de jeu, le général   se concilie la noblesse des Eduens, le peuple le plus puissant du pays. Les aristocrates gaulois les plus influents qui avaient survécu se virent confirmer leurs biens et leurs privilèges après la guerre. Beaucoup reçurent la citoyenneté romaine, qui évitait bien des vexations. Leurs enfants entrèrent au sénat de Rome quelques décennies plus tard. En échange de cette politique, les Romains bénéficièrent de l'appui des élites et purent conserver leurs conquêtes pendant des siècles.

Dans nos régions, une famille illustre par son destin la politique romaine, il s'agit des puissants Camilli. Leurs membres devinrent de bons Romains. Ils en tirèrent honneurs et profits.

Ils tenaient le col de Jougne entre Orbe et Pontarlier. C'est dans cette direction qu'un des principaux assassins de Jules de César eut le malencontreux besoin de s'enfuire.

Il tomba sur la troupe d'un dénommé Camillus qui assurait le passage et le péage du col. Il fut arrêté. Sa tête fut envoyée aux autorités romaines. Camillus reçut probablement en échange la citoyenneté romaine; il put dès lors assurer la continuation de sa lignée en toute quiétude.

Et ses proches descendants furent de grands notables de la cité des Helvètes, Avenches. L'un d'entre eux commanda une légion sous l'empereur Claude ; un autre devint duumvir (syndic) de la cité, et un autre eut droit à   sa statue sur le forum d'Avenches. Un quatrième se vit ériger près d'Yverdon   un autel à un dieu mi-helvète mi-romain, nommé " Mars Caturix ". La dernière représentante de la famille attestée reçut une inscription de la part des Yverdonnois qui la qualifient d'   " excellente voisine ". C'est pourquoi il se pourrait qu'elle ait été la propriétaire de la fameuse villa d'Orbe, proche d'Yverdon. Elle trônait au débouché du col qui avait la fortune familiale. Cette propriété constitue une éclatante démonstration de la réussite de cette politique d'intégration qui a conduit à une romanisation très rapide. Il s'agit de la plus grande villa romaine connue au Nord des Alpes. Elle ne dépareillerait pas une fouille archéologique menée en Italie, tant ses propriétaires vivaient à la mode romaine.

Cette   technique de Rome ne manqua donc pas d'efficacité. S'il convient sans doute de se méfier des comparaisons historiques, il n'est pas pour autant interdit de tirer quelques enseignements du passé. Mais, la supériorité que paraît conférer le fait de vivre au moment présent conduit souvent à mépriser les succès et recettes de ceux qui ne sont plus.

Denis van Berchem, Les Routes et l'histoire, Genève, 1982, p. 55-65.

justin.favrod@courant-d-idees.com