Article paru le 25 avril 2004 dans http://www.courant-d-idees.com
Un ami se pique d'égalité masculine et m'annonce non sans une certaine fierté qu'il endosse les 50% des tâches ménagères : un étage pour lui, un étage pour elle, le repassage pour elle, la lessive pour lui, etc. Père de famille nombreuse, il ploie sous une montagne de linge : " Certaines semaines, je lave quatorze cuites... ", se plaint-il.
A cela, il y a deux réactions. Positive d'abord : enfin, après les mots, l'action ! Depuis le temps que les féministes et suffragettes devenues chiennes de garde nous rebattent les oreilles, réjouissons-nous de voir leur message entendu ! Un homme, ni tapette ni danseur, trempe les mains dans l'eau de vaisselle et ressort avec du génie lavabo jusqu'aux coudes. Il faut conclure que le machisme recule. C'est la lente décrue de la phallocratie. C'est la débandade.
La négative ensuite : que penser d'une famille de six personnes qui lave quatorze cuites de linge par semaine ? Certes, nous ne vivons plus au temps des deux costumes : le premier pour les dimanches et les jours fériés, le second pour les 300 autres jours de l'année. Nous ne sommes plus au temps du vendredi pestilentiel, lorsque les élèves portaient en classe l'odeur du cabillaud sous le nez du régent qui roulait des narines de merlan frit. Nous sommes d'accord. Mais le respect de l'hygiène veut-il que l'on gaspille autant d'eau et d'énergie pour un linge impeccable ? Et que se passerait-il si les 1,2 milliards de Chinois s'entichaient eux aussi du tip top en ordre cher à l'Helvète nickel ? Des fleuves asséchés, des nappes phréatiques polluées aux phosphates, des rivages mousseux comme un champagne... Tout ça pour que les Chinois vivent dans un monde sans auréole sur leur blanc col Mao.
Le luxe inouï dans lequel nous, Occidentaux, vivons n'est possible qu'à la condition de l'injustice. Pour que nous puissions continuer à gaspiller 400 litres d'eau par jour, à produire 300 kilos de déchets par année, à brûler chaque seconde des millions de litres de pétrole, à dévorer des quantités de protéines animales, il faut que d'autres croupissent dans la crasse, l'ordure et la famine. Notre mode de vie n'est pas extensible à l'humanité.
A tous ceux qui pourraient s'indigner de ce cynisme, les tiers-mondistes, les alter-mondialistes, les écologistes et les altruistes, nous répondrons par le postulat de George Bush père (Crétin Ier) : " Le mode de vie américain n'est pas discutable. "
jean.ammann@courant-d-idees.com