Article paru le 18 avril 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

Bouchons: ras-le-goulot
Madeleine Joye
Bouchons

La "France voisine" (comme on dit à la radio) a les bouchons lyonnais. Sympathiques endroits où l'on s'entasse joyeusement dans les effluves de solides nourritures et de vins charpentés. La Suisse romande a désormais aussi ses bouchons, ceux du tunnel de Glion, moins goûteux mais plus coûteux. Et dont on a déjà ras le goulot.

Le problème, en réalité, ce ne sont pas les bouchons eux-mêmes: tout automobiliste normalement constitué sait qu'il va un jour ou l'autre - plus sûrement un jour et l'autre - se trouver coincé dans une colonne de véhicules arrêtés ou ralentis pour mille et une raisons. Tout péquin domicilié en Romandie est désormais conscient du fait qu'il devra, s'il emprunte par la route le trajet entre Martigny et Vevey, prévoir un temps de parcours plus long qu'à l'accoutumée et prendre son mal en patience.

Non, le problème, ce sont les échos des bouchons dans les médias. La radio, "notre" radio - donc pas exclusivement celle des pendulaires entre Vaud et le Valais - ressert du bouchon matin, midi et soir. Et les téléspectateurs peuvent s'estimer heureux quand la TV ne réchauffe pas le plat pour son TJ. Du bouchon jusqu'à plus soif, jusqu'à la nausée. Ecurés, les chers-z-auditeurs - qui, dans leur grande majorité, n'ont strictement rien à cirer de ces encombrements - finissent par couper le sifflet du serveur (pardon, du journaliste), quitte à se priver des autres mets figurant au menu.

Cette histoire en rappelle une autre qui a eu lieu au début des années quatre-vingts. De grosses chutes de neige avaient recouvert Genève, perturbant le trafic et obnubilant le cerveau des journalistes de la télé au point qu'ils avaient ouvert leur téléjournal cinq ou six jours d'affilée sur "la neige à Genève". Des premiers flocons aux derniers coups de balai, rien n'avait été épargné aux Romands. Croisant peu après un ponte de la TSR, une impudente Fribourgeoise a osé suggérer qu'on avait   peut-être exagéré, que d'autres sujets d'intérêt plus général ou de plus grande importance auraient mérité plus d'attention et que, s'il est nécessaire de dire les choses, il n'est pas indispensable de les ressasser. "Mais vous ne vous rendez pas compte", a répondu l'homme, offusqué qu'on pût critiquer les choix de "sa" télévision: "le premier jour, ma secrétaire a mis une heure pour venir au travail." Il avait tout compris.

Aujourd'hui, avec le tunnel de Glion; c'est comme si la capacité de prendre du recul, c'est-à-dire de jauger un événement à sa juste mesure, n'avait pas progressé d'un pouce. Comme si, depuis vingt ans, elle était bloquée dans un bouchon.

madeleine.joye@courant-d-idees.com