Article paru le 11 avril 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

L'invalidité et l'oeuf de Hans-Rudolf Colomb
Madeleine Joye
MerzAI

Face aux problèmes, à tous les problèmes, les politiciens suisses opposent volontiers une réponse, une seule: "Y'a qu'à". Les idées en promotion au supermarché du prêt-à-penser - où s'approvisionne une grande partie du monde politique - y sont au niveau du "tout à deux francs" et prêteraient à rire si elles ne touchaient, souvent, à la dignité des personnes. Ainsi en va-t-il quant à la multiplication des cas relevant de l'assurance-invalidité.

Beaucoup de ces nouveaux invalides souffrent de troubles psychiques. Des gens comme vous et moi, qui ont "juste" été cassés par la dureté du marché. Monde de compétition sans merci, d'intolérables pressions, de menace latente, d'emploi précaire, de chômage. Qui peut aujourd'hui être sûr de ne jamais quitter son poste contre son gré? Trop jeunes, trop vieux, trop qualifiés (donc trop chers) ou pas assez... les employés d'aujourd'hui sont soumis au régime Kleenex: un coup je te prends, un coup je te jette, l'essentiel étant que mes actionnaires soient contents. Et la bourse récompense généreusement les entreprises qui "dégraissent" (oh! le joli mot) - comme un ballon prend de l'altitude quand son pilote largue du lest.

Il reste, il est vrai, des entreprises où le respect de l'être humain garde un sens, mais combien sont-elles et combien de temps vont-elles pouvoir tenir face au Lothar libéral qui souffle sur l'économie du monde industrialisé?

Faut-il s'étonner que, désécurisés, méprisés (ils n'obtiennent souvent même pas de réponse à leurs offres d'emploi), perdant peu à peu l'estime d'eux-mêmes, les exclus de l'économie triomphante sombrent dans le désespoir et la dépression? La mode est pourtant à les enfoncer. Chez les tenants du nouveau libéralisme, on ne les traite pas encore de simulateurs mais déjà - et à mots à peine couverts - de profiteurs. L'accès aux rentes AI tient presque du parcours du combattant? Insuffisant: il faut soumettre périodiquement leurs bénéficiaires à des contrôles, afin de repérer les "bons pour le service" et de les renvoyer, vite fait, sur le marché du travail. Celui-ci n'en veut pas? Circulez, il n'y a rien à discuter. C'est plus confortable, évidemment, que de s'interroger sur l'origine du mal, au risque de le débusquer dans la société elle-même.

Hans-Rudolf Merz, lui, a trouvé une solution presque digne de l'œuf de Colomb. Pour sauver les caisses de l'AI, l'argentier fédéral suggère de transférer ces cas à l'assurance-maladie. Ben voyons! Ce serait autant de moins à payer pour la Confédération et autant de plus à la charge des assurés. Ni vu ni connu je t'embrouille, le tour est joué. Sauf que Hans-Rudolf Colomb a omis un détail: l'assurance-maladie paie les frais de traitement alors que l'AI sert des rentes aux personnes empêchées de travailler pour des raisons de santé, physique ou psychique.

Cette proposition, qui s'ajoute à une série d'idées tout aussi farfelues, fait douter du sérieux de l'homme qu'on avait présenté comme la septième merveille du monde... radical alémanique. Après les "Faiseurs de Suisses", on pourrait créer des "Faiseurs de conseillers fédéraux", chargés de vérifier que les candidats à la charge suprême disposent de connaissances élémentaires des institutions régissant le pays.

madeleine.joye@courant-d-idees.com