Article paru le 4 avril dans http://www.courant-d-idees.com
A l'heure de la construction européenne et des bilatérales, le multiculturalisme et la notion d'identité nationale sont au cœur de bien des débats sociaux et politiques. Dans les années trente déjà, alors que le fascisme et l'antisémitisme sévissaient en Europe, un écrivain suisse alémanique, Friedrich Glauser (1896-1938), examinait dans un de ses romans "Die Fieberkurve " (titre français : " Studer et le caporal extralucide ") les relations interculturelles entre la Suisse et la France, et s'interrogeait sur les notions d'identité et d'appartenance nationale. La lecture de cette œuvre nous fait découvrir un regard critique et un esprit d'ouverture plutôt rares pour l'époque.
On ne sera guère étonné d'apprendre que Friedrich Glauser a vécu lui-même aux carrefours des langues et des cultures. Il naît à Vienne en 1896 d'un père suisse de langue maternelle française et d'une mère originaire de Bohème. Enfant, il parle l'allemand et le français, langues qui resteront siennes jusqu'à la fin de sa vie. Il fait une partie de ses études au collège à Genève puis part pour Zurich où il fréquente les Dadaïstes. Viennent ensuite la Légion étrangère en Afrique du Nord entre 1921 et 1923 puis Paris et la Belgique. Après plusieurs séjours en hôpital psychiatrique en raison de sa dépendance à la morphine et à l'opium, il retourne à Paris en 1932 où il essaie, sans succès, de vivre de sa plume. En 1936, Glauser revient en France avec sa compagne. Ils s'installent en Normandie, puis en Loire inférieure. En 1938 le couple rentre en Suisse puis se rend en Italie près de Gênes où Friedrich Glauser décède le 8 décembre 1938, à 42 ans.
Une autre Suisse
" Die Fieberkurve ", paru en 1938, met en scène l'inspecteur Studer, héros de quatre des romans policiers de Friedrich Glauser. Le policier mène l'enquête sur une affaire apparemment banale mais dont l'importance s'avère rapidement déborder le cadre suisse. Elle conduit l'inspecteur bernois à Paris puis au Maroc, à la Légion étrangère. Alors qu'à cette époque (l'histoire se passe en 1937) la Suisse est plutôt absente des débats qui animent l'Europe, Glauser la fait sortir de ses frontières. Autre particularité, le profil de l'inspecteur : Bernois d'origine, Studer parle l'allemand, le français et l'italien couramment, a des relations dans les principales capitales européennes, en particulier à Paris. Glauser offre le portait d'un Suisse ouvert sur le monde. Studer fait néanmoins figure d'exception parmi ses collègues qui le perçoivent comme trop fantaisiste...Au travers de son héros, Glauser rappelle très certainement à ses lecteurs les atouts de la Suisse, riche de quatre cultures et de quatre langues, pour les contacts qu'elle pourrait nouer avec d'autres pays.
Petit Suisse
L'inspecteur Studer est heureux de quitter la Suisse qui l'étouffe. Il file à Paris où il poursuit ses investigations, et il exulte à l'idée de partir pour le Maroc et la Légion... Pour ce faire, il n'hésite pas à troquer son identité suisse contre celle d'un inspecteur français. Pour Studer, la France représente le prestige ; sa nouvelle identité lui confère un pouvoir et une autorité qui, selon lui, lui font défaut comme Suisse. Une fois au Maroc, l'inspecteur se met cependant à regretter son bureau et son épouse, l'exotisme dont il rêvait le déçoit, il veut retrouver... sa patrie. C'est dans un style bourré d'humour et d'ironie que Glauser dépeint son personnage roulant les mécaniques, fort de son identité française, mais finalement incapable de se défaire de ses origines. Glauser thématise en fait le complexe d'infériorité de la Suisse par rapport à la France et la fascination que cette nation exerce sur sa voisine. Plus généralement, il traite de cette impossibilité de se détacher tout à fait de soi pour se faire complètement autre.
Regards croisés
Les Français, eux, sont représentés comme condescendants à l'égard de cette " Suisse si tranquille. " Ils confondent la Suisse alémanique et l'Allemagne, le gruyère et
l'emmental. Ressentiment de Glauser par rapport à La France ? Possible. Mais ce sont aussi les représentations que les Suisses, les lecteurs de l'ouvrage, ont de leurs voisins français. Et ils apparaissent clairement comme des clichés..." Die Fieberkurve " nous rappelle à tout bout de phrase que le regard porté sur la culture d'autrui n'est jamais vierge, mais au contraire nourri de fantasmes et de stéréotypes. Et l'entrecroisement des visions entre les Suisses et les Français montre combien le regard (l'iris !) d'une culture, chargé qu'il est de représentations et de préjugés concernant l'autre culture, prend part à la construction de l' identité de cette dernière.
Même si la Suisse apparaît insignifiante aux yeux des Français et la France admirable mais arrogante à ceux des Suisses, une fraternité certaine lie les personnages de ce roman. Et si l'inspecteur Studer comprend sur les Hauts-Plateaux marocains qu'il ne peut se défaire de son identité suisse, cela ne l'empêche pas d'aller à la rencontre d'Achmed l'Arabe, qui lui fait relativiser les valeurs occidentales. L'autre est enrichissant et les différences culturelles ne sont pas des obstacles à l'amitié entre les hommes, qui, pour Glauser, partagent tous la même condition.
Il a fallu sortir de Suisse passer par Paris et se rendre au Maroc pour mener l'enquête. A la fin du roman, le lecteur découvre cependant que seuls des Suisses sont impliqués dans cette affaire que Studer imaginait internationale. Même hors des frontières, tout ne se joue finalement qu'entre compatriotes. Mais nous étions en 1937. Cela a un peu changé...vraiment ?
Références : "Die Fieberkurve ", Zurich : Diogenes, 1989. En Français : " Studer et le caporal extralucide ", Paris : Le Promeneur, 1997 (trad. de l'allemand par Ph. Giraudon)
celine.fontannaz@courant-d-idees.com