Article paru dans http://www.courant-d-idees.com

Puisque tu es de retour, Karl
Karl

Qui eût cru que peu d'années après la chute du Mur et l'effondrement du système soviétique, le marxisme redeviendrait un bon moyen d'analyser ce monde de fous?

Pour tout dire, Karl, ça m'a fait bien plaisir de voir récemment ton portrait sur les piles dans les kiosques, en couverture d'un supplément du "Nouvelobs". "Le penseur du troisième millénaire?", se demandent-ils, et tu fais plutôt bien dans le décor. Je me disais, si on t'avait convoqué pour une identification dans un commissariat, aligné derrière une vitre aux côtés de Bush, de Blocher et de Berlusconi, les autres m'auraient paru plus vite suspects que toi.

J'ai aussi pensé, te voyant ainsi de retour, à Jean Ziegler. Souviens-toi lorsqu'il était député socialiste genevois, honni par les gens bien; lorsque la télévision l'invitait, pour lui couper la parole à peine apparu à l'écran (rien à voir avec les courbettes réservées aujourd'hui à Blocher, mais arrêtons de parler de Blocher). Jean Ziegler, donc, avait cosigné en 1991 un petit bouquin "A demain, Karl". Juste après l'effondrement du système soviétique, ils n'étaient pas légion ceux qui osaient pronostiquer ton retour. On avait décrété que le marxisme était mort. Quiconque eût mis en doute cet axiome du libéralisme triomphant se voyait taxé d'arriéré et, s'il insistait, était invité à s'excuser pour "les millions de mort du communisme".

Les choses ont vite changé. Pour preuve le succès d'une pièce écrite par l'historien Howard Zinn, inaugurée en 1995 à New York: "Marx, le retour". Elle a été jouée plusieurs fois depuis. Tu y étais en colère: "Vous réalisez des miracles de technologie, disais-tu, vous avez envoyé des hommes dans la stratosphère, mais que deviennent ceux que vous laissez sur Terre? Pourquoi sont-ils aussi terrorisés? Pourquoi se tournent-ils vers la drogue, vers l'alcool? Pourquoi deviennent-ils fous furieux et se transforment-ils en tueurs?" Tu tirais tes exemples du journal.

Tu évoquais aussi ton époque, "quand le gouvernement ne faisait rien pour le peuple et tout pour les riches", des cas anciens et néanmoins actuels, des cas tellement répétitifs que tu demandais: "Tout le monde est-il devenu stupide?"

Mais le nombre de ceux qui te donnent raison a aujourd'hui sérieusement grossi, au point qu'il faut tout de même rappeler que cela n'allait pas de soi. On ne peut s'empêcher de penser, Karl, à ton optimisme exagéré: ces crises qui, secouant le capitalisme, auraient dû permettre l'avènement d'une société sans classes. Peu après ta mort, ton ami Engels devait reconnaître que "l'histoire nous a donné tort", montrant que le développementdes situations économiques "était bien loin d'être mûr pour l'élimination de la production capitaliste". Plus d'un siècle après, on voit que les capacités d'adaptation dudit capitalisme ont été nettement sous-estimées.

Mais encore, ne pourrais-tu pas reconnaître t'être planté avec ton athéisme, au vu des régimes qu'il a inspirés, des persécutions qu'il a suscitées? On sait bien que la bourgeoisie au pouvoir a très habilement instrumentalisé le phénomène religieux, et qu'elle a pu compter sur une insupportable tradition de prêche à la soumission. Mais il n'y a, et de loin, pas que ça dans l'aspiration religieuse, dont il ne fallait pas ignorer l'aspect libérateur. Faute de quoi on aura vu se multiplier les impossibles rencontres entre "celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas". Malgré une commune recherche de justice.

Il n'empêche que ta pensée, après que la fin de la Deuxième Guerre mondiale eut sanctionné l'échec des totalitarismes bruns, est restée, un demi-siècle durant, la pierre angulaire des débats idéologiques, comme des recherches sociales et économiques, et ceci des deux côtés du rideau de fer. Malgré tout, ce qui s'est passé de l'autre côté de ce rideau a été suffisamment dissuasif pour que la chute du Mur ait pour corollaire le triomphe de la pensée libérale.

Et puis, du triomphe aux abus, il n'y a eu qu'un pas, immédiatement franchi.

A l'Est, la démonstration a été hélas rapide qui, construite sur l'adéquation entre démocratie et propriété privée, a débouché sur la création d'un capitalisme maffieux en Russie. A l'Ouest, et face au tiers-monde, une petite décennie de déchaînement libéral aura suffi à creuser comme jamais l'écart des inégalités, à mener aux monumentales faillites, aux scandales financiers.

L'évolution du langage en atteste. Nos libéraux ont tellement abusé de leur discours sur "les lois de l'économie" que leur dénomination fétiche d'"économie de marché" est devenue elle-même suspecte. A l'inverse le mot capitalisme, naguère décrié, redevient le plus apte à caractériser ce productivisme qui, un peu partout, a pourri les relations sociales. Car, tout autant que le resserrement des cadences sur les lieux de travail, l'extension du mercantilisme à la vie quotidienne donne raison à tes critiques du système.

Des gens doutent que le mouvement altermondialiste ait à voir avec ton courant de pensée. Disons que c'est l'attitude d'une poignée de décideurs. Particulièrement leur accaparement des technologies, qui a beaucoup à voir avec tes commentaires d'alors sur l'accumulation du capital. Le foisonnement altermondialiste, aux antipodes du marxisme-léninisme, répond à ces gens par une autre espérance. pik

P.S. Tout ça reste entre nous, Karl. Tu sais, les mauvaises langues... Je les vois d'ici dire partout que je suis devenu marxiste.

Cet article est paru dans "La Liberté" du 2 décembre 2003 

pierre.kolb@courant-d-idees.com