Article paru le 27 mars 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

Il était une fois Antigone
Pierre Kolb
Antigone

De culture générale, le baccalauréat? Bernique! la pression des exigences de compétitivité en formation professionnelle va progressivement bousiller cet idéal. Le processus est engagé.

Juste pour dire. Une écrivaine avait publié, après la prise de pouvoir du Front national de Jean-Marie Le Pen à Toulon, un récit contre la haine intitulé "Des oiseaux pour Antigone". Il a été interdit de la bibliothèque municipale à Toulon. Il semblerait donc que l'antique figure d'Antigone dise encore quelque chose à toutes sortes de gens. Vaguement quelque chose, car on la sent, aussi, pas loin d'être utilisée dans des publicités de savonnette.

Des gens - pas beaucoup - s'alarment de la progressive disparition du grec ancien de l'enseignement public. La cote d'alerte est atteinte dans le canton de Vaud, mais la tendance est générale.

Faut-il faire une affaire de ce qui paraît tellement dans la logique des choses? La lente agonie de cette discipline chérie dans les beaux quartiers - mais souvent détestée des fils à papa forcés de "faire leurs humanités" - n'est-elle pas la juste conséquence d'un enseignement démocratisé? A tel point qu'on devrait plutôt s'étonner que le cadavre bouge encore.

Sauf que la disparition programmée de cet enseignement atteste d'une transformation du baccalauréat. Dit de culture générale, il devient un diplôme propédeutique d'accès aux écoles professionnelles de tout acabit. Et le pire est qu'une majorité semble trouver ça normal.

Tel n'était pas l'objectif déclaré des fabricants de la nouvelle maturité fédérale. Mais la pression de l'économie, des grandes écoles techniques et scientifiques, l'obsession de la compétitivité ont eu raison de leurs bonnes intentions.

Bien sûr, l'étude du grec et du latin a longtemps servi de code de reconnaissance d'une bourgeoisie qui a fini par se lasser de ses propres cuistreries et a sacrifié son humanisme sur l'autel de l'efficacité. Elle a pu s'appuyer sur les rêves d'une gauche à l'affût de tout élitisme. Comment n'ont-ils pas vu le piège de ces réformes qui aboutissent à priver la majorité des jeunes de l'accès à une culture? Alors que les nantis intéressés auront toujours le recours de l'enseignement privé?

La culture grecque n'est pas le cadre idéologique des privilégiés. Ceux qui ont connu ou lu le grand helléniste André Bonnard savent qu'on peut y trouver l'inspiration d'une philosophie de gauche. Mais la question n'est pas là! C'est un berceau de notre civilisation, art et pensée, dont les vestiges ont gardé une force de nouveauté inépuisable. Son exploitation a pu conduire à des aberrations, comme l'islam fait la triste expérience de ses propres fourvoiements. Mais on voit bien que le monde musulman peut s'en sortir en revisitant ses sources. De même, les Asiatiques ou l'Afrique ont besoin de leurs propres allégeances aux Anciens.

D'où le rôle de l'école. Cela fait des siècles qu'elle a dû renoncer au savoir encyclopédique, et des décennies qu'elle souffre des surcharges dues à l'irruption de nouveaux savoirs. Face à quoi un équilibre doit être trouvé. D'une part l'apprentissage de techniques, lecture, écriture, audiovisuel, mathématique, informatique, bases linguistiques. D'autre part l'entrée dans la dimension scientifique, culturelle et historique. Laquelle ne peut plus être assurée par un balayage systématique des connaissances. Elle doit procéder par choix, par l'approfondissement de sujets traités de façon exemplaire. Pour en rester à l'exemple du grec, plutôt que résumer tout le théâtre antique, passer éventuellement une année sur une seule tragédie.

L'essentiel étant de préserver la profondeur historique des questions essentielles de l'humanité. Mais on est en train de tout perdre sur ce tableau, le cas du grec le montre.

Durant des décennies, on a commis l'aberration d'obliger les élèves à choisir entre le grec ancien et l'anglais moderne. C'est même un miracle, ou la preuve de sa valeur en soi, qu'il y ait encore eu des étudiants pour choisir cette branche. On est à peine sorti de cette idiotie que l'on tombe dans des situations où le grec ancien est mis en concurrence, au gymnase, avec des options utilitaires telles que la chimie-biologie. Quand on connaît le carnage des examens du premier propé de médecine, un étudiant qui s'y destine serait inconscient de renoncer à l'option bio-chimie qui lui apporte une légère sécurité.

Cette perversion des programmes est la brèche où s'engouffreront tous les instituts de formation et de recherche dans leur fuite en avant. Faute d'oser rallonger leur propre cursus, plutôt que d'élaguer leurs programmes, ils évacueront une partie de la propédeutique dans les années de bac.

Mieux vaudrait dans ce cas leur accorder une année de plus et, en avançant le début de la scolarité, avancer aussi le bac d'une année. Mais de grâce, que ce cycle d'études reste de culture, comprise comme un approfondissement. Parce que c'est qui, au juste, Antigone?   pik

Cet article est paru dans "La Liberté" du 30 avril 2002

pierre.kolb@courant-d-idees.com