Article paru le 21 mars 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

L'identité réfléchie par l'iris d'autrui
Justin Favrod
Identité

Dans une taverne de Lucerne éclata une rixe. Cela se passait   peu de temps après la signature du pacte de 1291 entre Uri, Schwyz et Unterwald. Les coups s'échangeaient entre urbains du lieu et campagnards descendus des trois vallées. Les Lucernois avaient accusé les jeunes Confédérés de trop aimer leurs vaches. Simple anecdote ? Pas si sûr.

Cette injure, grossière et calomnieuse, paraît bien constituer la première attestation des Suisses en tant qu'entité constituée, en tant que peuple partageant des traits culturels (si l'on ose dire) communs. N'est-ce pas l'indice qu'il fallut le regard extérieur, même condescendant, de Lucerne pour transformer une alliance en un pays ?

De la même façon, les historiens constatent que la notion de " Romands " est également une trouvaille étrangère. Les francophones vivant au nord Léman, et entre les Alpes et le Jura, ne se sont pas proclamés romands un beau jour. L'espace romand (Romania dans les textes d'alors) apparaît pour la première fois dans les propos d'un évêque de Lausanne d'origine italienne Roger de Vico Pisano en 1180. On la lit ensuite sous des plumes alémaniques, comme celle du Bernois, Ulrich de Thorberg. Ce personnage qualifie en 1287 Louis de Savoie de premier en " Romania ". Les Savoie tiennent alors une grande part de ce qui va devenir la Suisse romande. C'est dans les relations tendues entre les Habsbourg germaniques et les Savoie francophones que s'affirme lentement en fin de 13ème siècle un mot pour désigner une entité romande. Il apparaît essentiellement à la frontière des langues, soit sur la ligne de la confrontation et de la coexistence. Et aujourd'hui, à dire vrai et à ce qui nous semble, la notion même de Suisse romande paraît surtout se perpétuer dans le regard des Alémaniques.

Troisième exemple : l'affirmation du canton de Vaud dans ses frontières actuelles résulte en premier d'une appréciation extérieure. Certes, le terme Patrie de Vaud est fort ancien, remontant au 8ème siècle de notre ère, mais il désignait alors une région bien plus vaste et n'englobait pas l'entier du canton actuel. Ce sont en fait les Bernois qui baptisent le canton, en qualifiant dès le 18ème siècle de Pays de Vaud la majeure partie des régions francophones qu'ils occupent au sud. Et il se trouve même des Vaudois fâchés d'être appelés ainsi. Un pasteur d'Yverdon pro-bernois s'exclame en 1801 : "Redevenons comme du passé, le nom de Suisse est assez beau pour qu'il nous faille le garder et contre quoi le changerions-nous? C'est contre celui de Borguignons, ou bien celui de Vaudois qu'ils nous ont déjà donné, que c'est quasiment un sobriquet? " Les patriotes vaudois se contentèrent ainsi de reprendre le terme à leur occupant.

Faut-il voir à travers ses trois cas une confirmation des théories sartriennes selon lesquelles on n'existe que par le regard des autres ? Je ne sais. Mais il apparaît clairement que l'identité se construit aussi de l'extérieur. De là à prétendre qu'une crise d'identité résulte du fait que l'on a cessé de contempler son image reflétée par autrui, il y a un pas. Drôlement tentant.

Collectif : Les Pays Romands au Moyen Age, Lausanne 1997.

Danièle Tosato-Rigo, "Le mythe fondateur de l'identité vaudoise ", dans Identités vaudoises, Revue historique vaudoise, 2003.

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