Article paru le 14 mars 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

Solitude du visionnaire
Jean Ammann
Document sans nom

Droit dans le mur, mais nous y allons avec tout le confort de la mobilité individuelle : air conditionné, common rail, traction intégrale, 150 chevaux sous le capot, filtre antiparticule, ABS latéraux... Chaque année, le Salon de l'auto de Genève revient nous chanter sa publicité mensongère : la voiture serait la liberté, le mouvement, l'espace (" et si le vrai luxe, c'était l'espace ? ", demande Renault), etc. En réalité, le Salon de l'auto illustre exactement ce qu'est devenue aujourd'hui la voiture: une prison de tôle condamnée à la procession funéraire.

Chaque matin, durant les dix jours que dure cette fête du cheval vapeur, la radio nous prévient : attention, un bouchon s'est formé entre Lausanne et Genève, à la hauteur du Vengeron, en raison du Salon de l'auto. Le plus amusant, c'est que les organisateurs recommandent aux adorateurs de la voiture de se rendre sur le lieu de culte en transport public, les parkings étant saturés. C'est comme si l'on demandait aux catholiques de pratiquer l'espace d'un jour le rite orthodoxe, sans rien renier - il va de soi - de leur conviction intime.

Joseph Deiss, président de la Confédération (à ce qui se raconte dans les milieux bien informés), s'est arrêté près des " grosses cylindrées qu'il affectionne " (La Tribune de Genève du 5 mars). Il a profité du Salon pour exhorter les Suisses à plus d'humeur laborieuse : " Nous devons nous donner les moyens d'une croissance soutenue et durable. " Sachant que les ressources de la planète ne sont pas infinies, vous soulignerez, ami lecteur, les contradictions qu'il y a entre les termes " croissance ", " soutenue " et " durable " ; puis vous chercherez à savoir si un amoureux des grosses cylindrées est habilité à parler de " croissance durable ".

Dans cette ode au moteur à explosion, une voix discordante : celle de Christian Ferrazino, maire de Genève, Alliance de gauche. Cet homme n'a pas voulu se rendre au Salon de l'auto : " Moi, j'essaie de développer la mobilité alternative, et j'ai été élu pour ça. " Ferrazino a été convoqué jeudi matin, le 11 mars, sur l'antenne de la Radio romande, où il a eu droit au grand inquisiteur Fathi Derder. Les libéraux ont dénoncé " un comportement doctrinaire " (à quoi nous répondrons : " Toi même ! "). Le rédacteur en chef de la Tribune de Genève parle de " mufflerie " avant de filer la métaphore avec une originalité que l'on croyait perdue depuis   Mallarmé : " Désolé, Messieurs (il associe le vert Robert Cramer), vos figures combinées de ce jour ne tenaient même plus du dérapage. On a assisté à une sortie de route. "

On reconnaît un visionnaire aux cris de putois que poussent devant lui ses contemporains.

jean.ammann@courant-d-idees.com