Article paru le 29 février 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

Lausanne par monts et par beaux
Justin Favrod

Lausanne par monts et par beaux

Il est encore temps. Noyée dans les nombreuses manifestations du bicentenaire du canton de Vaud, l’initiative Vaud, Villes, Villages a connu moins de retentissement qu’elle ne le méritait. Les initiateurs ont marqué au sol les limites urbaines en 1803 de plusieurs communes vaudoises, dont notamment Lausanne. Les marques sont toujours là ; il n’est donc pas trop tard pour faire le tour de la ville dans ses frontières d’il y a deux siècles. La promenade ne constitue pas une insurmontable expédition. De la Rue de l’Ale à la Place St-François, de la Rue de Bourg à la Cité : l’espace urbain vieux de deux cents ans se laisse vite arpenter.

Il ressort en effet de ce circuit que Lausanne était un modèle très réduit de ce qu’elle est devenue. La capitale vaudoise a fait éclaté ses coutures au 19ème et au début du 20ème siècle. Une succession d’architectes et de politiques visionnaires ont sublimé la topographie tourmentée. Ils ont créé un magnifique théâtre en gradins qui donne sur la scène du Léman.

S’ils ont fait preuve d’un incontestable talent en disposant rues et immeubles, ils n’ont en revanche guère brillé en toponymie. Les Genevois ont donné libre cours à leur amour de la culture, baptisant les rues des noms de leurs peintres, musiciens et écrivains, souvent oubliés aujourd’hui. Les Lausannois pour leur part honoraient parcimonieusement quelques médecins (Gonin, Roux) et conseillers fédéraux (Druey, Ruchonnet). Ils ont surtout nommé quartiers et rues en s’inspirant des lieux-dits et des noms de propriétés de la haute bourgeoisie qui ceinturaient Lausanne.

Ce choix prosaïque explique sans doute pourquoi il règne une telle uniformité dans les noms : celui qui ne vit pas à Lausanne depuis plusieurs années trouvera de quoi y perdre le nord.

Lausanne ne semble connaître que des « monts » et des « beaux ». Le premier mot s’explique surtout par le relief ; le second par la fierté de propriétaires des 18ème et 19ème siècles qui jugeaient naïvement avoir choisi un site particulièrement sublime pour y construire leur maison de maître et tenaient à le faire savoir.

Avec seulement sept collines, Rome peut se voiler la face. Comment ne pas errer entre Montriond, Montchoisi, Montbenon, Montelly, Mont-Riant, Montagibert, Montétan, Montmeillan, Montoie, Montolivet, Mont-d’Or, Mont-Blanc, Mont-Paisible et autre Mont-Tendre? Pour ne rien simplifier, il faut ajouter à la liste quelques homonymes : Mon-Repos, Mon-Loisir, Monribeau…

Si les mots disent vrais, Lausanne est aussi la Florence de la Suisse : la beauté y coupe le souffle de Bellevaux à Bellerive en passant par le Belvédère, Beaulieu, Beau-Rivage, Beau-Séjour, Beau-Site, Beau-Val, Belles-Roches, Belle-Source, Belle-Rose, Belle-Fontaine et par Bel-Air (qui, soit dit en passant, ne remonte pas à l’adjectif, mais à « belluard », c’est-à-dire « boulevard »).

A l’est, une commune voisine est parvenue à réaliser la synthèse parfaite de la toponymie lausannoise : elle ose s’appeler Belmont.

Cf. E. Corbaz, F. Vallotton, Dictionnaire des rues de Lausanne, Genève 1985.

justin.favrod@courant-d-idees.com