Article paru dans http://www.courant-d-idees.com

Histoire du Temps D
Justin Favrod et Jean-Daniel Morerod
Document sans nom

Histoire du Temps A: l'origine du calendrier, l'année et ses divisions, de la semaine à la seconde

Histoire du Temps B: le passé du présent, fêtes laïques

Histoire du Temps C: fêtes chrétiennes

Histoire du Temps D: fêtes de saints, d'autres calendriers

Chapitre 6: fêtes des saints

A-SAINT VALENTIN, AMOUREUX PAR JEU DE MOT

14 février. Rien dans la biographie de saint Valentin ne le prédestinait à devenir le patron des amoureux. En réalité, deux Valentin sont fêtés le 14 février. Le premier était prêtre à Rome au 3ème siècle. Le second, évêque de Terni, à la même époque. Après avoir rendu la vue à une jeune aveugle, le prêtre romain aurait été roué de coups puis décapité pour sa foi dans les années 270. Valentin, évêque de Terni en Ombrie, aurait accompli plusieurs miracles pendant un séjour à Rome et converti un haut fonctionnaire à la foi chrétienne. Ce succès lui valut d'être identifié comme chrétien par les autorités païennes de l'Empire. Il fut décapité dans la Ville éternelle en 273 de notre ère. Les deux auraient trouvé la mort un 14 février, puisque, dans la majorité des cas, les saints sont fêtés le jour de leur "naissance au ciel".

Comme les deux biographies ont été rédigées bien après le martyre des deux saints, les spécialistes en hagiographie se sont demandés si les deux Valentin n'en faisaient pas à l'origine qu'un seul: même supplice dans la même ville à une époque rapprochée et même date pour la fête. Cela fait beaucoup de coïncidences. Toutefois, les recherches n'ont pas permis de conclure définitivement sur cette question.

Reste que déterminer l'historicité respective des deux saints ne permettrait pas d'expliquer comment Valentin est devenu patron des amoureux. Un patronage qui lui vaut une popularité aussi bien dans les pays réformés que catholiques. Sa notoriété permet aux bijoutiers et aux fleuristes de réaliser de bonnes affaires. En outre, le 14 février reste partout la Saint-Valentin. Alors que les autres jours de l'année ne portent plus depuis deux siècles les noms de saints fêtés.

Deux hypothèses sur l'origine de ce patronage: la date de sa fête ou le nom du saint.

La coutume de célébrer l'amour le 14 février vient d'Angleterre. Elle est attestée pour la première fois chez le poète anglais Geoffrey Chaucer dans le "Parlement des oiseaux" publié en 1382: le poète remarque qu'"au jour de la Saint-Valentin, chaque oiseau choisit sa fiancée". Quelques années plus tard, un compatriote de Chaucer, le poète Gower note: c'est pour imiter les oiseaux que chaque galant ou "Valentin" choisit une élue de son cœur pour un an. Les historiens estiment que cette légende concernant les mœurs des oiseaux explique pourquoi Valentin est devenu le patron des amoureux. L'interprétation n'est pas entièrement satisfaisante et ne fait que reporter plus loin la question: d'où vient la croyance selon laquelle c'est au 14 février plutôt que la veille ou dix jours plus tard que les oiseaux se choisissent une compagne? Il est tout de même possible que ce soit précisément parce que Valentin était considéré comme la patron des amoureux que la légende a retenu cette date pour les fiançailles des oiseaux.

Il se pourrait même que Valentin soit devenu patron des amoureux par jeu de mots, un phénomène fréquent (lire ci-dessous). Le nom de Valentin ressemble en effet au mot "galantin" qui, en ancien français, désignait un homme porté vers le beau sexe. Cette ressemblance aurait fait de Valentin le patron des amoureux. De là viendrait la légende sur les fiançailles des oiseaux au jour de sa fête. L'hypothèse est d'autant plus vraisemblable que le français était la langue de référence à la cour d'Angleterre.

Que la tradition sur les oiseaux soit l'origine ou la conséquence du patronage de saint Valentin, il n'en demeure pas moins que les Anglais suivaient un cérémonial rôdé ce jour-là. Les jeunes hommes se choisissaient une "valentine". Le "valentin" faisait un cadeau à la belle, puis demeurait une année durant son chevalier servant. Il se devait notamment de lui envoyer régulièrement des lettres tendres ou moqueuses. A certaines époques, les Anglais ne faisaient plus un choix délibéré, mais tiraient au sort leurs "valentines". Pour brouiller les cartes, ils multipliaient les cadeaux burlesques et les lettres anonymes en particulier à l'adresse de vieilles demoiselles. Car le "valentin" ne doit pas nommer publiquement sa "valentine".

Cette charmante coutume paraît d'abord confinée à la cour, pour se répandre dans toute l'Angleterre au 19ème siècle. Charles D'Orléans, longtemps prisonniers des Anglais, a importé cet usage en France au 15ème siècle, comme en témoigne nombres de ses poèmes. De la cour française, la coutume a également gagné progressivement toutes les couches de la société.

Dans nos régions, c'est le poète et homme de guerre Othon de Grandson, mort en 1397 qui a importé l'usage anglais. Ce sujet du comte de Savoie a guerroyé en Angleterre contre les Français. Et il a écrit plusieurs balades consacrées à une "valentine" anonyme dont il fournit toutefois le nom au lecteur subtil qui ne retient que la première lettre de chaque vers de l'un de ses poèmes: "Isabelle". Dans une autre complainte consacrée à la Saint-Valentin, on apprend qu'Isabelle a disparu: "Je vois que chacun amoureux veut ce jour s'apparier. Je vois chacun être joyeux. Je vois rire, chanter, danser. Mais je me vois seul en tristesse, parce que j'ai perdu ma dame et maîtresse".

Divers saints patrons

La coutume se perd lentement. Depuis le début du Moyen Age, de nombreux saints se sont spécialisés dans des types particuliers d'interventions. Parfois, ils protègent une profession ou un aspect particulier de la vie. Dans d'autres cas, ils guérissent telles maladies ou interviennent dans une situation donnée. Grâce à la piété populaire, le nombre de saints patrons s'est multiplié pendant le Moyen-Age et l'Ancien Régime.

Souvent, les attributions de saint patronage découlent logiquement de la profession ou de l'activité du saint.

Jérôme qui publia la Vulgate est ainsi le patron des traducteurs; Hubert est devenu le patron des chasseurs en raison de sa passion pour la chasse. Eloi protège les artisans: il fut lui-même orfèvre.

Les circonstances d'un martyre ou un miracle ont pu aussi donner quelques idées. Ainsi la martyre Apolline est la patronne des dentistes et de leurs patients, parce que ses tortionnaires eurent la diabolique idée de lui arracher toutes les dents pour qu'elle abjure sa foi. Sans succès d'ailleurs. De même Sébastien qui fut lardé de flèches protège les archers. On invoque Antoine de Padoue pour les objets perdus à la suite d'un miracle: un clerc s'était enfui avec le psautier du saint. Antoine entra en prière et le clerc rebroussa aussitôt chemin pour rendre le livre précieux.

Parfois le lien est nettement plus ténu. Ainsi l'évangéliste Jean est le patron des relieurs, des libraires et des éditeurs en raison du lieu d'un incident de sa biographie: lors d'un passage, probablement légendaire, à Rome, des païens tentèrent de tuer Jean. Or, à l'endroit où cet épisode se serait déroulé s'installèrent plus tard les fabricants de livres et de papier de la Ville éternelle. Il n'en fallu pas plus pour que Jean devienne leur saint patron.

Plus rarement, la date de la fête influe sur le choix d'un protecteur. Ainsi, saint Urbain protège les vignerons. Une seule raison à cela: sa fête tombait le 25 mai, une date cruciale dans plusieurs vignobles français: la vigne était en fleur et un coup de froid était fatale à la récolte.

Bien souvent, un simple jeu de mot ou le recours à l'étymologie du nom suffit à "spécialiser" un saint. C'est ainsi que l'on invoque saint Claude contre la claudication. De même Agathe est la patronne des bijoutiers. Lucie protège les aveugle, parce que son nom vient du mot latin signifiant "lumière" (lux). De même Viviane vient en aide aux alcooliques repentis, parce que son nom en latin rappelle le verbe "bibere", "boire".

  Il y avait donc bien des manières détournées de devenir saint patron; le cas de Valentin ne constitue donc pas une exception.

B-SAINTS DE GLACES, FÊTES ET MÉTÉO

Du 11 au 14 mai. Les saints de glace sont bien connus. Ils aident à accepter le bref retour du froid qui vient souvent marquer le mois de mai. Avec saint Martin et son été, ils constituent les seuls vrais survivants des saints que nous pouvons appeler "météorologiques". C'est à peine si, à côté d'eux, subsistent encore vaguement saint Médard et sa pluie. Les autres ne constituent plus que des dictons rencontrés au hasard de la lecture et aussitôt oubliés: saint Matthieu est surnommé "le replâtreur", parce que sa fête, le 24 février, tombe parfois au moment d'un second enneigement massif, tandis que de la neige à la précoce saint Nicolas (6 décembre) annonce un hiver rigoureux: "Neige de Saint-Nicolas donne froid pour trois mois".

Qui sont-ils, ces saints de glace? Ils sont toujours trois, mais leurs noms varient selon les listes: saint Mamert, fêté le 11 mai, saint Pancrace, le 12, saint Servais, le 13, et saint Boniface, le 14. Pancrace et Servais figurent dans toutes les listes, tandis que Mamert et Boniface alternent. Ce sont des saints très anciens, au culte largement répandu en Occident, des martyrs et des évêques des 4ème et 5ème siècles. Ils remontent indiscutablement aux débuts du christianisme; voilà qui confère un caractère vénérable à leur rôle météorologique. Pourtant, à la réflexion, tout se complique: pourquoi trois ou quatre jours successifs, alors que le retour du froid peut intervenir n'importe quand en mai? Pourquoi ces saints de glace sont-ils reconnus comme tels dans presque toute l'Europe, malgré la variété des climats? Tout s'éclaire si on les étudie de près: c'est une histoire bien localisée, à l'origine, et ils marchent en groupe à cause de leur terminaison...

A l'origine, le coupable, c'est sans doute Servais, dont la légende, très ancienne, présente des traits météorologiques. Attila, le roi des Huns, l'aurait épargné en voyant qu'un ange volait constamment au-dessus de lui pour le protéger, avec ses ailes, de l'éclat du soleil. Mort alors qu'il avait été exilé par les Huns, il fut inhumé sans qu'un monument ne signale sa tombe. La neige ne serait jamais tombée sur cet emplacement, montrant ainsi qu'il fallait y élever une église. Servais était en quelque sorte à contre-courant de la météorologie et convenait bien ainsi au retour tardif du froid au mois de mai, qui semble interrompre l'arrivée de l'été.

Servais fait donc un saint de glace acceptable, mais pourquoi y en a-t-il deux autres? L'expression "saints de glace" apparaît pour la première fois en Allemagne au 15ème siècle et concerne trois des saints du groupe. En allemand, ces trois saints s'appellent Pancracius, Servatius et Bonifacius; les terminaisons se prononcent de la même façon, "azius", et c'est ce qui les a rapprochés. En effet, dans le folklore allemand, on les voit appelés "les trois Azi". On pourrait même imaginer un lien phonétique entre cette dénomination familière d'"Azi" et le mot allemand pour "saints de glace": "Eisheiligen". Ils sont en tout cas bien liés et on leur attribuait le même climat: déjà un dicton médiéval en latin disait "Si Servais est bon, alors Boniface aussi".

Quant à Mamert, c'est probablement son rôle d'inventeur des Rogations, processions qui ont lieu quelques jours après durant ce même mois de mai, qui lui vaut d'être joint au groupe, dont les fêtes suivent immédiatement la sienne.

Allemands à l'origine, les saints de glace ne sont mentionnés que beaucoup plus tard dans le reste de l'Europe. Dans le monde francophone, par exemple, l'expression même "saints de glace" semble inconnue avant le milieu du 19ème siècle. Il faut attendre Littré ou Larousse pour la voir figurer dans un dictionnaire et Amiel paraît l'un des premiers auteurs francophones à l'utiliser, au service de son humeur la plus sombre, comme on le voit le 16 mai 1866: "8 heures du matin. Soleil d'or, temps très froid. Les saints de glace ne sont pas encore repartis. Ce retour offensif de l'hiver est pénible au milieu de la nature en fleurs. Cela semble un contresens et un solécisme. La lune rousse mérite son nom sinistre. Mauvaises nouvelles de tout côté": choléra, bruits de guerre, plongeon du crédit public. Joli mois de mai, te voilà venu!"

Bien évidemment, le gel menaçait aussi les récoltes françaises au printemps. Des anecdotes et des proverbes montrent même que des saints étaient invoqués comme protecteurs et craints pour les intempéries qui se produisaient à leur fête, mais il ne s'agit pas de nos saints de glace actuels. Les principaux étaient saint Georges et saint Urbain. La fête de saint Urbain marque la fin des périls: ce qui est encore sur les ceps ce jour-là (25 mai) ira à maturité et profitera au vigneron, comme le dit une maxime très répandue à la fin du Moyen Age: "A la saint Urbain, ce qui est à la vigne est au vilain". Saint Georges, lui, est l'un des saints à intempéries; Henri Estienne, un auteur du 16ème siècle, évoque la vengeance des habitants de Villeneuve-Saint-Georges, près de Paris: "Ils ne se contentèrent pas de dire injure à saint Georges de ce qu'il avait laissé geler les vignes le propre jour de sa fête, mais, après lui avoir dit injure, lui en firent aussi, le jetant en la rivière de Seine, où il cru être gelé aussi bien que les vignes".

Saint Georges et les autres saints dangereux sont énumérés par Rabelais, dans son "Tiers Livre": "Ne fait-il pas, demanda Panurge, comme Tinteville, évêque d'Auxerre? Le noble pontife aimait le bon vin, comme fait tout homme de bien. Voilà pourquoi il avait en soin et cure spéciaux le bourgeon, grand-père de Bacchus. Voilà que plusieurs années, il vit lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruines, frimas, verglas, froidures, grêles et calamités advenues par les fêtes des saints Georges, Marc, Vital, Eutrope, Philippe, la Sainte Croix, l'Ascension et autres (...) et entra en l'opinion que ces saints étaient des saints grêleurs, geleurs et gâteurs de bourgeon. Voilà pourquoi il voulait transférer leurs fêtes en hiver, entre Noël et l'Epiphanie, leur permettant en tout honneur et respect de grêler alors et de geler tant qu'ils le voudraient". A leur place, l'évêque aurait voulu mettre les fêtes des saints de l'été, et même mettre la mi-août en mai!

Il est très intéressant de voir quand tombaient les fêtes des saints ainsi exilés: Georges (23 avril), Marc (25 avril), Vital (28 avril), Eutrope (30 avril) et Philippe (1er mai). Cette liste semble faite pour montrer que le climat de la Bourgogne est un peu en avance sur celui de l'Allemagne... et aide à comprendre que la généralisation des saints de glace est très certainement un phénomène tardif, dû à l'intérêt du 19ème siècle pour le folklore et la culture allemands.

Almanachs et dictons

Il existe des centaines de dictons météorologiques qui s'appuient sur le nom d'un saint. La pratique remonte à la fin du Moyen Age. En Occident, le culte des saints est très ancien, comme la tradition de fêter le souvenir du saint un jour particulier de l'année. Mais c'est seulement à partir du 13ème siècle que l'Eglise chercha à donner à chaque jour le nom du saint qui y était fêté. Jusqu'alors, par exemple, les chartes donnaient le jour d'après le calendrier romain. On voit peu à peu se forger un calendrier dont les jours numérotés sont remplacés par des fêtes religieuses.

C'est dans ce contexte qu'apparaissent des almanachs destinés aux paysans ou aux propriétaires de vignes et de champs. Ces almanachs contiennent toutes sortes de conseils pratiques liés à ces dates christianisées. Les conseils sont rédigés sous une forme de dictons, parfois versifiés, pour être plus faciles à retenir. Difficile de dire ce que ces dictons doivent à la culture paysanne ou à la culture savante de ceux qui les impriment...

Quoi qu'il en soit, le plus ancien et le plus répandu de ces almanachs, la "Pratique des paysans", se donne pour divinement inspiré et c'est une bien curieuse histoire suisse, où se mêlent mythe du Gothard et souvenir de Nicolas de Flue. Dans cet almanach imprimé en allemand en 1508 et traduit en français dès 1518, il est question d'un certain Heyne d'Uri, très riche paysan qui se dégoûte de ses biens, se retire au col du Gothard, où il ouvre un refuge pour voyageurs. Ascète célèbre, il est enlevé au ciel par l'archange Raphaël, afin qu'il connaisse les secrets des saisons et, rendu à son ermitage, puisse les diffuser...

La "Pratique des Paysans" eut de nombreux imitateurs; les almanachs paysans, avec leurs maximes météorologiques, se répandirent au point que la réforme du calendrier en 1582 parut de nature à troubler le travail des paysans: si on leur dit "à la Saint-Barnabé (11 juin), la faux au pré!" ou "passé la Saint-Clément (23 novembre), ne sème plus froment!" et que ces fêtes soient décalées de dix jours quant au climat, comment s'y retrouver? Pour donner l'alerte, le poète français Tabourot des Accords fit remarquer que la réforme grégorienne "dessaisonnait les saisons" et s'employa à corriger les maximes. Les almanachs du 17ème siècle poursuivirent quelque temps cet effort pédagogique; le "Calendrier des bons laboureurs" explique qu'"on disait anciennement du premier jour de mai: Si Jacques l'apôtre pleure, bien peu de glands il meurt, ce qu'il faut maintenant rapporter au onzième, fête de saint Gengoul: S'il pleut le jour saint Gengoul, les porcs auront de glands leur soul". Puis on oublia ce décalage dû à la réforme du calendrier; vieilles et nouvelles maximes cohabitèrent...

C-SAINT MICHEL. UN SAINT ET PAS UN HOMME

29 septembre. La fête de la Saint-Michel, c'est la fête des doreurs, des escrimeurs et des épiciers, patron aussi du célèbre collège de Fribourg. Et pourtant, saint Michel n'est pas vraiment un saint; ce n'est pas un chrétien qui a souffert ou témoigné pour sa foi et qui a été occasion de miracles. C'est un ange et si on le range par commodité parmi les saints, c'est qu'il a un nom et une personnalité, ce qui est très rare pour un ange. Il est en même temps l'ange par excellence, au point que souvent la Bible et la tradition l'appellent simplement l'"ange" ou l'"archange", sans précision.

Michel commande les armées célestes; à ce titre, il est revêtu d'une cuirasse dorée - voilà pourquoi il est le patron des doreurs - et tient toujours une épée (nous retrouvons les escrimeurs). Il apparaît déjà dans l'Ancien Testament: il vient en aide à Daniel dans la fosse aux lions et, dans les prophéties du même Daniel, il est le chef de la milice céleste qui combattra pour les fidèles. L'Apocalypse le montre à la tête de ses anges, précipitant le dragon sur terre: "Il y eut alors un combat dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon aussi combattaient avec ses anges, mais il n'eut pas le dessus. Il ne se trouva plus de place pour eux dans le ciel. Il fut précipité, le grand dragon, l'antique serpent, celui qu'on nomme le diable et Satan, le séducteur du monde entier ; il fut précipité sur la terre et ses anges avec lui". Michel est le meilleur des anges restés fidèles à Dieu; il est le vainqueur du mal. On le représentera foulant aux pieds le diable et cette image traditionnelle est si répandue qu'au Moyen Age, lorsqu'on voudra parler du diable sans le nommer, on dira "celui qui est sous les pieds de saint Michel".

Au cours des siècles, la tradition lui a donné la charge du paradis et celle d'y conduire les âmes, surtout quand il s'agit de saints. On le représente souvent avec une balance pour peser les âmes. Voilà pourquoi il est devenu le patron des épiciers et des autres commerçants qui pèsent la marchandise qu'ils vendent. C'est un auxiliaire divin pour les missions les plus belles, comme partager les eaux de la Mer Rouge, soulever la pierre du sépulcre ou emporter l'âme de la Vierge Marie. "Toutes les fois qu'il s'agit de choses merveilleuses, dira Grégoire le Grand, c'est Michel qui est envoyé".

Ange combattant, Michel est dans les airs et le reste dans ses sanctuaires: les plus célèbres d'Occident sont chacun à leur façon en altitude. Le Château-Saint-Ange, à Rome, est certes un bâtiment, mais particulièrement élevé. Il s'agissait du mausolée de l'empereur Hadrien; à son sommet, on y installa au 7ème siècle un oratoire dédié à saint Michel et appelé "Saint-Ange aux Nuages". Il donna son nom au mausolée et l'on se mit à raconter que le pape Grégoire le Grand, vers 600, priait pour que les Romains soient débarrassés d'une épidémie de peste; tout à coup, dit la Légende Dorée, "il vit sur un château qui s'appelait autrefois le mémorial d'Hadrien l'ange du Seigneur essuyant un glaive ensanglanté et le remettant dans le fourreau. Saint Grégoire comprit par là que ses prières avaient été exaucées".

Deux autres sanctuaires "aériens" datent de la même époque. Le Gargano, en Italie, une montagne des Pouilles, rappelle la victoire des Lombards sur les Sarrasins en 663; les vainqueurs virent dans Michel le protecteur de leur armée chrétienne et le Gargano, comblé de présents, devint un sanctuaire si célèbre qu'il servit de modèle au Mont-Saint-Michel, en Normandie: il a été fondé en 708 par l'évêque d'Avranches qui y fit placer des reliques venues du Gargano. Le mont est une sorte d'îlot rocheux de 80 m. de haut qui servit de socle à des constructions tendues vers le ciel, comme le demandait le culte de saint Michel.

Le choix du jour

D'ordinaire, les saints sont fêtés au jour de leur mort. Mais un archange n'a jamais eu à mourir. Quelle date choisir alors? Cet embarras fait de Michel l'un des saints dont la fête a le plus varié. Le culte de saint Michel, d'abord célébré en Orient, fut repris en Occident dès le 5ème siècle, mais sans attention aux dates où on l'avait jusqu'alors fêté. Le 29 septembre est lentement devenu la fête majeure de saint Michel en Occident, mais elle ne commémore pas grand chose; ce n'est pas la victoire sur les Sarrasins, qu'on fêtait le 8 mai, ce n'est pas la consécration du Mont-Saint-Michel, qui se fêtait en octobre, mais seulement la date de dédicace d'une obscure basilique romaine, sur la via Salaria, construite sans doute au 6ème siècle et depuis longtemps disparue. La liturgie romaine s'étendit à tout l'Occident et c'est ainsi qu'une date commémorant un événement secondaire l'emporta sur les autres.

Un saint pour un collège?

Le collège Saint-Michel de Fribourg s'appelle ainsi sans qu'il y ait le moindre rapport entre Michel et la vie intellectuelle. Il doit son nom à l'esprit de la Contre-Réforme. Saint-Michel est en effet l'un des innombrables collèges fondés et remis aux Jésuites à la fin du 16ème siècle. Il s'agissait pour eux de donner une formation convaincante au clergé et aux élites catholiques pour lutter contre la Réforme et enrayer ses progrès. Contre l'hérésie, l'Eglise se veut militante et saint Michel est alors largement invoqué; il avait au fond à reprendre son combat contre le diable et les mauvais anges! Voilà pourquoi l'église que les Jésuites de Fribourg vont construire à partir de 1604, une vingtaine d'années après le collège, s'appelle Saint-Michel, comme de nombreux autres sanctuaires qu'ils élevèrent à cette époque. Lorsqu'on longe l'église du collège Saint-Michel, on aperçoit au chevet une grande statue de saint Michel terrassant le dragon; c'est bien ce rôle militant de Michel qui l'a fait choisir.

Toutefois, Michel n'est pas seulement un chef de guerre, mais aussi un sauveur d'âmes, si bien qu'avec lui le collège se place sous un patronage complexe. comme le montre une lettre de saint François-Xavier, missionnaire jésuite envoyé en Extrême-Orient. Il écrit en 1549: "Nous vivons avec grand espoir que Dieu nous fera la faveur d'amener les Japonais à croire en Jésus-Christ; nous défiant de nos forces, nous mettons toute notre espérance en notre Seigneur et dans la très sainte Vierge Marie, sa mère, et dans les neufs chœurs des anges, prenant parmi eux pour protecteur spécial saint Michel archange, prince et défenseur de toute l'Eglise militante, ayant grande confiance en cet archange auquel a été confiée tout particulièrement la garde de ce grand royaume du Japon, nous recommandant spécialement à lui tous les jours et en même temps à tous les autres anges gardiens qui ont le soin spécial de prier pour la conversion des Japonais dont ils ont la garde". On attendait donc de saint Michel à Fribourg qu'il assure la victoire sur l'hérésie protestante, comme chef de la guerre contre les démons; mais son rôle de sauveur d'âmes faisait qu'on espérait aussi de lui qu'il favorise des conversions.

D-LA TOUSSAINT ET TOUS LES DÉFUNT .OUBLIER PERSONNE

Dès le 4ème siècle de notre ère, les chrétiens d'Orient consacrèrent un jour de l'année à l'ensemble des martyrs. Le nombre de victimes de la foi s'étant multiplié tant qu'il chargeait le calendrier. Comment fêter des milliers de victimes des persécutions alors que l'année ne possèdent que 365 jours?

D'où l'idée de les regrouper tous en une seule journée pour être sûr de n'en oublier aucun. Les dates en variaient selon les évêchés, le 13 mai, le vendredi après Pâques, le dimanche après la Pentecôte. Cette dernière date est encore aujourd'hui dans l'Eglise orthodoxe consacrée à tous les saints et non aux seuls martyrs. Dans tous les cas, la date se devait d'être proche de Pâques et de Pentecôte pour que les témoins de la foi soient célébrés à une période voisine de celle consacrée au Christ et à l'Esprit saint.

Cette tradition gagna Rome en 609. Le pape Boniface IV décida de consacrer le 13 mai le temple païen du Panthéon à la Vierge Marie et à tous les martyrs. Il repris une des dates orientales, celle qui avait cours en tout cas dans l'Eglise d'Edesse. Et ne choisissait pas ce superbe temple romain par hasard: le Panthéon édifié à l'époque d'Auguste, reconstruit par Hadrien était consacré à tous les dieux. Le pape fit donc sortir les statues des dieux pour les remplacer par les martyrs. Il paraît que c'est le premier temple de Rome qui ait été transformé en église, alors que dans le reste de l'Empire on avait depuis longtemps utilisé des temples désaffectés pour y installer des autels chrétiens.

Pendant longtemps à Rome, la fête de la dédicace fut considérée comme celle des martyrs, puis, tout comme on l'avait fait en Orient, on étendit la fête aux saints confesseurs. La Toussaint était née.

En Grande-Bretagne et en Gaule, on fut séduit par l'idée en tout cas dès le 8ème siècle, mais pas par la date: en raison de l'importance du 1er novembre, on décida de la déplacer. Et c'est sous l'influence de l'église gallicane que la date romaine de la Toussaint fut ensuite transférée au 1er novembre.

F-SAINT MARTIN. DE LA VERTU A LA BOUCHERIE

11 novembre. Saint Martin a perdu sa fête, l'une des plus célèbres d'Occident pendant 1500 ans. Mort début novembre 397 à Candes en Touraine, Martin a été inhumé à Tours le 11. Ce jour-ci a non seulement été beaucoup fêté, par des danses, des feux, des chansons, mais il a servi de date de foires et marchés et de terme pour les contrats. C'est, en quelque sorte, pendant des siècles, le début de l'année pour les fermiers et les locataires en tout genre.

Mais la Première guerre mondiale s'est achevée le 11 novembre 1918 et la Saint-Martin a été masquée par les fêtes de la victoire, chez les Alliés, le souvenir de la défaite dans les Empires centraux. Si le 11 novembre n'est plus ressenti comme la fête de Martin, le souvenir du saint persiste pourtant à cette période de l'année. Dans nos régions, surtout dans le Jura, la Saint-Martin est liée à l'abattage traditionnel du cochon avant les grands froids et, dans toute l'Europe, on appelle "été de la Saint-Martin" toute succession de jours encore chauds qui surviendrait entre fin octobre et mi-novembre.

Ce saint Martin faiseur de beau temps, entouré de cochons et patron des gros repas d'entrée dans l'hiver nous paraît tout droit sorti du passé le plus reculé. C'est vrai que le saint et son culte sont très ancien, mais le Martin historique n'a rien à voir avec son été, ni avec ses menus. Des images que nous en avons, une seule est historique: Martin sur son cheval, divisant son manteau en deux pour vêtir un pauvre. Scène d'une raideur un peu militaire que rendait bien l'ancien billet suisse de cent francs et pour cause: Martin, dans sa jeunesse, était un soldat romain, attiré par la vie chrétienne, mais que son service retenait sous les drapeaux. Le partage du manteau précéda de peu son baptême.

Saint Martin est hongrois, né vers 316 à Szombathely, soldat jusqu'à ce qu'il obtienne son congé de l'empereur en prononçant une phrase qui occupera beaucoup les commentateurs: "Moi, je suis un soldat du Christ, il ne m'est pas permis de combattre". Il commence une vie d'ascète et de missionnaire, d'abord en Lombardie, puis en Gaule, où il fonde un monastère près de Poitiers. Mais c'est la région de Tours qui assure sa célébrité. Evêque de la ville depuis 370 et fondateur du monastère voisin de Marmoutier, il lance la christianisation des campagnes. Jusqu'alors, en Occident, le christianisme s'était implanté dans les villes, seules en contact avec l'Orient et la langue grecque.

Martin fonde des paroisses rurales et fait détruire les sanctuaires païens. Il multiplie les actions spectaculaires, notamment les processions, les exorcismes et les incendies de temples. Il est ce qu'on appelle un thaumaturge, un guérisseur mystique, et une réputation miraculeuse l'accompagne de son vivant déjà. Nous connaissons bien sa vie et sa réputation, car, de son vivant déjà, un disciple, Sulpice Sévère, écrit sa vie. Après sa mort, en 397, il sera le premier saint "moderne" vénéré en Gaule; il appartient en effet aux premières générations de chrétiens non persécutés, puisqu'il est né sous le règne de Constantin, premier empereur à avoir admis et favorisé le christianisme. Martin est donc l'un des plus anciens saints à n'avoir pas été martyrisé.

Dans le courant du 5ème siècle, son culte prend son essor, depuis Tours où sa dépouille avait été inhumée. Il devient le saint patron du royaume mérovingien et sa principale relique, sa chape, accompagne les rois sur les champs de bataille, pour assurer la victoire. Le vieil évêque se déplaçait couvert d'une vieille chape à frange, ce qui devait lui donner une apparence assez terrifiante. Un biographe du 6ème siècle, Venance, rapporte en effet: "Un autre jour, le pieux évêque qui visitait à son habitude chaque partie de son diocèse, habillé d'un rude vêtement poilu, croisa une voiture du fisc. Les bêtes, voyant alors flotter les pans de la cape, s'emportent, font faire un écart au chariot qui se renverse hors de la chaussée". Mais le même Venance atteste le pouvoir de guérison miraculeuse de la relique: "Même les nobles franges de son pauvre vêtement, si jamais on les atteint, dispensent généreusement la santé". Cette relique devient si importante -elle fait partie du trésor royal dès 679 - que nos mots "chapelle" et "chapelain" viennent de là. A l'origine, les chapelains sont des religieux veillant sur la chape de saint Martin. Son rayonnement et ses miracles valent à Martin de devenir le patron d'innombrables églises en Gaule, puis dans les pays voisins. Il est certainement, jusqu'au 8ème-9ème siècle, le saint moderne le plus populaire d'Occident, le seul à faire réellement concurrence aux martyrs, aux archanges et à la Vierge Marie.

Saint Martin est représenté d'innombrables fois, le plus souvent au moment où il partage son manteau, scène devenue l'emblème de la charité chrétienne. On le voit aussi en fondateur d'églises ou affrontant l'empereur, embrassant un lépreux ou guérissant des malades ou ramenant des défunts à la vie. Mais on le chercherait en vain, dans les images médiévales, accompagné de cochons ou faisant régner l'été autour de lui. Ce sont là des évolutions récentes.

L'été du saint

L'"été de la Saint-Martin" ne semble pas apparaître avant le 16ème siècle et désigne une embellie du temps au début de l'hiver, l'équivalent, si l'on veut, de l'"été indien" qui est une expression née en Amérique du Nord. L'"été de la Saint-Martin" n'apparaît pas seule; elle est aujourd'hui la seule survivante de petites embellies d'automne qu'on appelait du nom d'un saint vénéré au moment où le temps redevenait chaud. Le Dictionnaire de Furetière, paru en 1690, témoigne encore de l'existence de ces étés: "On appelle aussi été les parties de l'automne où il fait encore beau temps, comme l'été Saint-Denis, Saint-Michel et Saint-Martin". Mais, à cette époque, l'usage semble déjà privilégier saint Martin ; c'est en tout cas lui que nous retrouvons dans une lettre de Madame de Sévigné "Nous avons un petit été de Saint-Martin froid et gaillard, que j'aime mieux que la pluie".

Ces expressions, dont l'histoire est encore à faire, semblent être apparues à peu près simultanément en France et en Angleterre. Dans le plus ancien exemple actuellement disponible, le premier "Henri VI" de Shakespeare de 1591, on voit Jeanne d'Arc conseiller d'"attendre l'été de la Saint-Martin", ce qui semble une métaphore pour "attendre un moment favorable"; si Shakespeare l'utilise métaphoriquement, c'est que l'expression est déjà courante à son époque.

La mise en relation de Martin avec la gastronomie et les cochons est à peine plus ancienne. Tout commence avec le vin, semble-t-il; au 15ème siècle, apparaissent des proverbes comme "Saint Martin boit le bon vin" qui vont ensuite se complétant: "Saint Martin boit le bon vin et laisse l'eau courir au moulin". Rien dans la vie et les traditions anciennes relatives au saint n'attiraient l'attention sur le vin ; cette association entre Martin et le vin, déjà facile à rimer, vient sans doute de ce que la fête est placée après les vendanges et qu'elle était jour de contrat et de marché. Quoi qu'il en soit, saint Martin, de patron de la charité chrétienne, devient lentement patron de l'hospitalité et de la convivialité. C'est au point que l'expression "mal de saint Martin" qui a longtemps désigné le mal de gorge - ce qui arrive quand on donne une partie de ses vêtements par grand froid... - se met à signifier au 15ème siècle une solide ivresse!

C'est dans ce contexte de beuverie que le cochon et saint Martin se rapprochent. Martin, en homme du 4ème siècle, n'avait pas connu de cochon, qui n'est domestiqué qu'à partir du 12ème/13ème siècle. Il n'existe alors que des cochons sauvages, des sangliers, et on en chercherait en vain dans les textes anciens qui nous parlent de lui, sauf une fois la mention d'un champ partiellement dévasté par eux. C'est d'autant plus frappant que Martin est un saint qui s'intéresse aux animaux, commentant leurs actes pour en tirer des comparaisons utiles à la vie des chrétiens ou même s'adressant à eux ; on le voit qui ordonne à une meute de chiens de laisser un lapereau en paix ou qui chasse des oiseaux pêcheurs. Son pouvoir sur les animaux est tel qu'il frappe son entourage de stupeur et pousse le saint à regretter que "les bêtes lui obéissent mieux que les hommes"! Martin sera souvent représenté avec certaines des bêtes qui lui ont obéi, mais pas avec un cochon, au contraire de saint Antoine dont c'est le compagnon favori.

Comme pour le vin, sans doute, les dates vont rapprocher le saint et le cochon. Dans toute l'Europe, l'abattage du cochon au début de la saison froide est ritualisé, au point qu'on parlera de la "Saint-Cochon" pour le jour où il est saigné et dépecé, jour d'excitation et de bombance.

Bien sûr, le jour d'abattage varie beaucoup d'une région à l'autre et se place entre les premiers froids et le carême, dans un espace de près de trois mois, à l'exception des grandes fêtes et du jour de la Saint-Antoine (17 janvier), protecteur des cochons. Le jour varie aussi localement, puisque les saigneurs ne peuvent être partout à la fois...

Malgré cet étalement des jours d'abattage, la Saint-Martin apparaît comme un jour ou, du moins, une période faste. Dès le 16ème siècle, on trouve le dicton "A chaque pourceau sa Saint-Martin" pour indiquer une fin inéluctable. La tradition du Jura a donc une origine ancienne et générale, ce qui n'empêche pas qu'elle a maintenant une sorte de dynamique propre. Chaque année, en effet, s'accroît en Suisse romande la zone géographique où l'on propose le menu jurassien traditionnel de la Saint-Martin.

G-SAINT NICOLAS, ANCÊTRE DU PÈRE NOËL

6 décembre. Singulier parcours que celui de Saint Nicolas... Cet évêque mal connu a conquis le monde. Le hasard du calendrier et une erreur d'interprétation en ont fait un personnage mi-chrétien, mi-païen ainsi que le patron des enfants. Les protestants américains l'ont laïcisé et transformé une dernière fois; ils en ont fait le Père Noël.

On sait fort peu de choses du patron de la Russie, de la Ville et du canton de Fribourg, des navigateurs et des enfants. En fait, un seul élément est assuré. Nicolas a existé et a été évêque d'une ville portuaire, Myre en Turquie actuelle. Il a dû mourir au cours du 4ème siècle, un 6 décembre. Car telle est la date de sa fête dans le calendrier. Et c'est en effet traditionnellement au jour de la "naissance au ciel" que l'on fête les saints.

La biographie de Nicolas aurait pu s'arrêter là et Nicolas figurerait dans le calendrier comme un homme certes vertueux, mais inconnu. Il en a été autrement. Au cours des siècles, une biographie et des miracles lui ont été attribués.

Le premier d'entre eux a été crucial pour le destin posthume de Nicolas. C'est deux siècles après sa mort, qu'un prêtre évoque un épisode de la vie de Nicolas. Trois généraux de l'empereur Constantin sont condamnés à mort par erreur et enfermés dans une tour en attente de l'exécution. Pendant la nuit, l'évêque apparaît en rêve à l'empereur en lui affirmant que les condamnés sont innocents. Dès son réveil, Constantin gracie les officiers.

En Orient, d'autres miracles et d'autres preuves de sa vertu feront de lui un saint éminent. Ainsi, lors d'une tempête, des marins invoquent l'évêque de Myre. A ce moment-là un homme venu de nulle part prend le gouvernail et conduit le bateau à Myre sans encombre avant de disparaître. Les marins vont à la cathédrale et découvrent que l'évêque ressemble à s'y méprendre à leur mystérieux sauveur. Ce miracle explique pourquoi Nicolas est devenu le patron des navigateurs.

Mais, en 1087, Nicolas n'est toujours pas le patron des enfants et il est peu connu en Occident. Cette année-là des marins de Bari s'emparèrent des reliques de Saint Nicolas, car les Turcs avaient envahi la région de Myre, menaçant les précieuses reliques. A Bari, à l'époque en main des Normands, on construisit une nouvelle église pour abriter la dépouille de Nicolas. Le culte du saint se répand rapidement en Normandie, où est inventé le miracle des trois petits enfants égorgés et mis au saloir par un affreux boucher, puis ressuscités par Saint Nicolas. C'est ce miracle qui en fera le patron des enfants.

Selon l'hypothèse la plus vraisemblable, le récit serait né d'une mauvaise interprétation d'une icône représentant les trois officiers sauvés par Saint Nicolas. Les trois soldats prisonniers étaient peints, en petit, au sommet d'une tour. A côté, Nicolas représenté en beaucoup plus grand, comme l'art byzantin le fait pour les saints. En raison de cette perspective, les clercs normands du 13ème siècle ont cru voir trois enfants émergeant d'un tonneau à côté de Saint Nicolas. La légende était née. Et le culte de Saint Nicolas connut une popularité croissante, surtout au nord de l'Europe.

Des rites d'origine païenne vinrent se greffer à la fête de Saint Nicolas, sans doute en raison de la proximité du solstice d'hiver, en particulier des processions destinées à assurer le retour du soleil et de la végétation. Les pantoufles posées près des cheminées et remplies de sucreries pendant la nuit de Saint Nicolas, sont l'une des survivances de ces rites de fertilité, sans doute bien plus anciens que le saint lui-même.

En Hollande, saint Nicolas, appelé Sinter Claes, fut apparemment assimilé au dieu germanique Thor que l'on voit chevauchant un cheval dans le ciel, ou sur un char tiré par des boucs.

Les colons hollandais qui fondèrent New Amsterdam en 1626 importèrent cet avatar de Saint Nicolas aux Etats-Unis. Quand New Amsterdam devint anglaise et protestante, elle prit le nom de New York, Sinter Claes devint Santa Claus et resta très vivant.

C'est un poète américain du siècle dernier Clement C. Moore qui donna une première description de Santa Claus, où on le voit avec son traîneau et ses rennes porter les cadeaux de cheminée en cheminée. Il publia le poème en 1823. Un autre Américain, Thomas Nast, dans les années 1880 dessina le Père Noël, très proche de sa forme actuelle.

Mais le Père Noël revêtit son aspect définitif grâce à la firme Coca-Cola. En 1931, elle lança une campagne de publicité où le père Noël se voyait offrir par des enfants une bouteille de la fameuse boisson. Il était en rouge et blanc, les couleurs de la célèbre marque. Le personnage s'imposa vite au Etats-Unis et se répandit pendant la Deuxième guerre mondiale en Europe. Il ne parvint toutefois pas à tuer Saint Nicolas qui a survécu et souvent fort bien, dans les pays et cantons catholiques.

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Chapitre 7: d'autres calendriers

LE CALENDRIER JUIF, UN COUSIN QUI A DÉJÀ DONNÉ

Interrogés à l'improviste, nous n'aurions pas grand chose à dire du calendrier juif. Tout le monde croit savoir des choses sur le sabbat et sur la Pâque, mais elles manquent pour le moins de précision; au-delà nous ignorons presque tout. Des fêtes, nous ne connaissons par leur nom que Yom Kippur à cause de la guerre d'octobre 1973 et nous savons qu'il s'agit d'une fête du Pardon. En revanche, connaître Purim (Carnaval) ou Rosh Hashanah (le Nouvel-An) est déjà beaucoup plus rare. Des noms de mois, il n'y a que Nissan, le mois de la Pâque, que nous pourrions retrouver dans notre mémoire. Enfin, l'observateur attentif des faire-part sait que l'année 2000 correspond à l'année 5000 et quelques.

Ce calendrier qui reste pour nous un peu mystérieux fait pleinement partie de l'aventure de la mesure du temps, telle qu'elle se déroule sur au moins trois mille ans; il en est l'une des sources essentielles, si nous pensons au nombre des jours de la semaine ou au rôle fondamental de Pâques. Le calendrier juif est à la fois solaire et lunaire: les mois sont lunaires, si bien qu'ils sont légèrement plus courts que les nôtres. Douze mois lunaires donnent des années comprenant entre 353 et 356 jours. Mais ces années lunaires un peu trop courtes par rapport à l'année solaire sont complétées de temps à autres par une année longue, qu'on appelle une année "enceinte" (embolismique), où l'un des mois est redoublé. On aboutit ainsi à une année comprenant entre 383 et 385 jours.

La compensation se fait au cours d'un cycle de 19 ans, où sont combinées 12 années normales et 7 années enceintes. C'est ainsi que lune et soleil sont conciliés. Avec ce cycle de 19 ans, le calendrier juif aboutit à peu près au même résultat que l'ancien calendrier julien: il colle assez bien à l'année solaire, mais pas exactement, si bien qu'avec les siècles, le décalage atteint plusieurs jours et n'a pas été corrigé.

Dans ce calendrier à base lunaire, la date de la Pâque est bien sûr fixe; c'est le contraire de nos fêtes de Pâques, qui constituent la part lunaire de notre calendrier solaire. La Pâque a toujours lieu le 15 du mois de Nissan; mais ce 15 Nissan ne correspond pas chaque année au même jour du calendrier chrétien, à cause notamment du mélange d'années normales et d'années enceintes. En 2000, la Pâque tombe le 20 avril et, en 2001, le 8 avril.

Malgré ces décalages, calendrier juif et calendrier chrétien se laissent assez bien superposer; en particulier, le cycle de 19 ans fait que millésime juif et millésime chrétien sont séparés par un écart qui ne change pas: 3761 ans. L'année juive est comptée depuis la fondation du monde, telle que l'Ancien Testament permet de la calculer; les Chrétiens ont d'ailleurs longtemps fait de même, surtout leurs historiens, avant que l'année de la naissance du Christ ne s'impose comme point de départ.

Si le mois est lunaire, la journée est solaire; la durée des heures varie donc en fonction de la saison. Ces variations n'empêchent pas une grande précision; l'heure est en effet divisée en 1080 alakim, l'équivalent de nos 3600 secondes. Comme les secondes, les alakim permettent les calculs astrologiques, calculs d'autant plus tentants que les signes du zodiaque correspondent assez étroitement aux mois juifs; ils ont d'ailleurs été introduits dans le Talmud.

L'observation du ciel a longtemps joué un rôle décisif dans l'établissement du calendrier. Jusqu'à la destruction du Temple, en 70, c'était le Sanhédrin qui annonçait le début des lunes. Un relais de feux sur les collines transmettait l'information aux autres communautés, mais, par prudence, celles-ci célébraient leurs fêtes sur deux jours pour conjurer le risque d'erreur. La communication par feux dura jusqu'au moment où les Samaritains en dissidence en allumèrent à contre temps. Ce système fut alors remplacé par des lettres.

Après 70, aucun signe officiel ne vint plus de Jérusalem et les communautés procédèrent elles-mêmes aux observations, avant de se confier de plus en plus au calcul. Encore maintenant, l'observation du ciel a gardé une place: les fêtes commencent au déclin du jour et finissent au début de la nuit suivante, "lorsque trois étoiles sont visibles"; elles durent ainsi environ 25 de nos heures.

Les fêtes

Le Yom Kippur est sans conteste la principale fête juive, le "sabbat des sabbats" et c'est à lui que sont liés deux des concepts de la culture juive que nous connaissons le mieux: le bouc émissaire et le Juste. On le fête le dixième jour du mois de tishri, c'est à dire dix jours après le début de l'année. Ces dix jours sont occupés par la confession des fautes et la recherche du pardon, celui qui est à accorder, comme celui qui est à implorer d'autrui. La vie de l'injuste risque de se clore durant l'année qui s'ouvre; il s'agit donc de se rendre digne de vivre plus longtemps et d'être inscrit dans le livre des Justes: c'est de là que vient le titre de "Juste parmi les nations" accordé par Israël à ceux qui ont protégé des Juifs de l'extermination pendant la dernière guerre. Yom Kippur est le jour du pardon et de la purification. On vit dans l'abstinence et l'aumône: disposées dans toutes les communautés, des boîtes reçoivent les dons en argent et en nourriture. Quant au bouc émissaire, il tient une place centrale dans la liturgie de la fête. Avant 70, on chassait dans le désert un bouc chargé de tous les péchés de la nation: de nos jours, on lit l'évocation détaillée de cette scène.

La fête du Nouvel-An (Rosh Hashanah), qui a précédé Yom Kippur de dix jours, est une fête religieuse, au contraire de la tradition chrétienne. Elle concerne bien plus la synagogue que la famille et le repas de ce jour est important non par son luxe et son abondance, mais par la signification symbolique donnée aux aliments: on privilégie les aliments doux, comme le miel, pour que l'année à venir soit douce, ainsi que tout ce qui fait penser à des nombres élevés, comme les grains, pour souhaiter une communauté nombreuse.

Au contraire, la Pâque (Pessah) est une fête familiale, tant par le repas que par la liturgie. Fête de la sortie d'Egypte, elle rappelle la bonté de Dieu libérateur de son peuple et c'est en même temps le temps idéal de la venue du Messie. Les enfants sont au centre de la fête qui doit leur enseigner l'appartenance à la communauté et la liberté. Une sorte de catéchisme et des jeux ritualisés sont intégrés à la liturgie et maintienne leur attention tout en les instruisant: "Pourquoi, à toutes les autres soirées, mangeons-nous du pain levé ou du pain non levé, cette soirée-ci exclusivement du pain non levé? Pourquoi, à toutes les autres soirées, mangeons-nous des herbes de toutes sortes, cette soirée-ci des herbes amères?". Les herbes amères sont là pour rappeler l'esclavage subi avant le passage de la Mer Rouge, tandis que le pain sans levain reprend celui qui avait été préparé au moment de la fuite: "ils firent cuire la pâte qu'ils avaient fait sortir d'Egypte ; elle donna des galettes sans levain, car elle n'avait pas levé". Le pain non levé est l'obligation absolue de la Pâque ; c'est au point qu'est ritualisé le nettoyage de la maison à la recherche de la moindre miette de pain levé, pour suivre ce que Dieu avait dit à Moïse: "Vous observerez la fête des pains sans levain car, en ce jour précis, j'ai fait sortir vos armées du pays d'Egypte. Vous observerez ce jour d'âge en âge, loi immuable".

Les fêtes juives font une large place au souvenir des malheurs historiques. La Shoah est commémorée par une journée de silence et les autres désastres par la journée du 9 du mois d'Av (fin juillet-début d'août). Longtemps, les Juifs ne purent se rendre à Jérusalem qu'à cette occasion; la ville et le Temple avaient été détruits par Titus en 70, puis rasés au sol par l'empereur Hadrien, en 135, qui reconstruisit à son emplacement une ville romaine. L'historien Eusèbe rapporte au 4ème siècle que "depuis ce temps, tout le peuple reçut, par une loi et des prescriptions d'Hadrien, la défense absolue d'approcher du pays qui entoure Jérusalem, si bien qu'il était interdit aux Juifs de regarder même de loin le sol de leur patrie. Ainsi Jérusalem n'avait plus de Juifs dans ses murs et elle en était venue à perdre complètement ses anciens habitants ; elle ne renfermait plus que des étrangers. La ville romaine qui lui fut substituée changea de nom et, en l'honneur de l'empereur Aelius Hadrien, elle fut appelée Aelia". Contemporain d'Eusèbe, un chrétien de Bordeaux, dont le nom nous est inconnu, a laissé le récit de son voyage à Jérusalem où apparaissent les lamentations: "Dans l'enceinte elle-même, où était le temple construit par Salomon..., il y a là deux statues d'Hadrien et, non loin des statues, une pierre percée que les Juifs viennent oindre chaque année et ils se lamentent avec des gémissements et déchirent leurs vêtements et repartent".

Le carnaval (Purim, à la mi-mars) fait pendant à ces fêtes de la douleur ; en suivant le livre d'Esther, il met en scène la chute d'Haman, ministre du roi perse Xerxès, qui avait suggéré à son maître l'extermination des Juifs: "Il y a un peuple particulier, dispersé et séparé au milieu des peuples dans toutes les provinces de ton royaume. Leurs lois sont différentes de celles de tout peuple et ils n'exécutent pas les lois royales. Le roi n'a pas intérêt à les laisser tranquilles. S'il plaît au roi, on écrira pour les anéantir". Dans les communautés méditerranéennes, on confectionnait des pâtisseries qui étaient autant de parties du corps d'Haman et qu'on dévorait pour marquer sa défaite: "oreilles d'Haman", "dents d'Haman". En Europe de l'Est, on inscrivait le nom d'Haman sur ses semelles et on tapait du pied jusqu'à ce que les lettres s'effacent...

CONCLUSION. QUEL TEMPS POUR DEMAIN ?

L'histoire permet-elle d'envisager l'avenir? Arrivés au terme de cet ouvrage, nous hésitons à parier sur le temps de demain. Que restera-t-il de nos repères chronologique dans un siècle? On ne peut qu'évoquer des pistes et constater que, vivant à l'âge de l'électronique, nous suivons encore les rythmes mis en place par l'ère industrielle. Internet et la télévision ont supprimé le lien entre la distance et la durée. Il est théoriquement possible, grâce à la télématique, de travailler, de réserver, d'acheter, de payer ou de se divertir à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Et pourtant, nous vivons avec des horaires assez proches de ceux de 1900.

En même temps que triomphe Internet, les observateurs constatent volontiers le règne sans partage de l'économie sur le monde. Et pourtant, le taux actuel d'utilisation des bureaux, des magasins et des usines semble contredire le règne absolu de la rentabilité. Dans la plupart des cas, une place de travail équipée est plus souvent inutilisée qu'occupée, si on additionne les nuits, les week-ends et les jours fériés.

Dans ce monde qui change, faut-il penser que notre temps et ses repères vont disparaître? Vont-ils laisser la place à un monde où le jour et la nuit seront indistincts? Où le temps des loisirs et celui du travail se confondront? Plus de semaine, plus de dimanche, plus de mois... Nous ne le pensons pas.

Depuis les Babyloniens, le monde a connu bien des révolutions, des changements de religions et des bouleversements économiques. Nos divisions actuelles du temps n'en remontent pas moins à trois voire quatre bons millénaires: l'année, le mois, la semaine bien sûr, mais aussi nos divisions les plus précises: l'heure, la minute et la seconde viennent de Babylone ou de l'Egypte des pharaons. Improbable que ces divisions très anciennes mais très enracinées ne survivent pas au 21ème siècle.

Les transformations brusques n'ont amené que des évolutions extrêmement lentes. Les réformes du temps se sont heurtés à une résistance passive redoutable. Staline a voulu supprimer le dimanche; La révolution française a réformé le calendrier et les horaires. Il ne reste rien de ces tentatives.

Le temps change, mais lentement, par des apports sporadiques et des abandons progressifs. Ainsi, les chrétiens ont imposé leur année liturgique, mais il leur a fallu des siècles et ils ont dû composer avec le temps des païens. Ils ont remplacé la fête du Soleil invincible par Noël, naissance du Christ. Faute d'avoir su trouver un fête chrétienne majeure, ils sont jamais parvenus à éradiquer la célébration antique du 1er janvier.

Les évolutions du 20ème siècle pourraient donner quelques indices sur l'avenir de nos repères chronologiques. Comme à toutes les périodes, c'est la civilisation dominante qui donne le la. Le monde anglo-saxon a créé le 1er mai, la Fête des mères, le week-end, a donné à Noël ses caractéristiques actuelles et nous offre aujourd'hui Halloween. S'il reste triomphant, il y a gros à parier que nous fêterons Thanksgiving, le quatrième jeudi de novembre, en 2015... Et si l'heure des Chinois sonne, leur influence ne se limitera plus au zodiaque.

De même, les disparitions récentes sont peut-être riches d'enseignements. Le reflux de la pratique religieuse a conduit à la disparition de plusieurs repères et en a dénaturé d'autres. Noël est devenu la fête des enfants et les œufs cachent un peu Pâques. Rares sont les saints encore fêtés et les rares fêtes encore vivantes oublient bien souvent le saint: Qui pense encore aux mérites de Martin ou de Valentin le jour de leur fête?

Il est possible que cette évolution emporte des célébrations autrefois majeures, comme les grandes fêtes mariales ou la Fête-Dieu. Et qui nous dit que la Toussaint résistera à Halloween? La suprématie du monde anglo-saxon, essentiellement protestant a sans doute aussi joué un rôle dans l'amenuisement du temps catholique. Et cela pourrait continuer.

La chute vertigineuse du nombre de paysans a tué le calendrier agricole. Plus de fêtes et de folklore paysans. La ferveur qui unissait un village pendant les Rogations tient du souvenir. Et la Bénichon n'est bientôt plus qu'un repas. Au début des années 70, le canton de Vaud appelait encore les vacances d'automne "vacances de pommes de terre". Personne n'y songerait aujourd'hui

Le secteur primaire (agriculture dans le jargon des économistes) a été détruit pas le secteur secondaire (l'industrie). Aujourd'hui, le tertiaire (les services) détrône le secondaire. Le calendrier des paysans est mort, celui des ouvriers va-t-il périr? On peut s'interroger sur le sort de leurs deux victoires: le week-end et les longues vacances d'été. Le 1er mai donne déjà de sérieux signes de faiblesse...

Où nous conduira la tendance au temps de travail partiel et modulable? Le dimanche survivra-t-il, comme jour commun sans travail, à la probable dissolution du week-end dans une semaine de travail à trois ou quatre jours? Seule l'école impose encore de prendre des vacances en été, alors que le soleil est en tout temps à portée d'avion. Sans prophétiser une école à la maison, par ordinateur, phantasme déconcertant, il est probable que le verrou des vacances finira par sauter sous la pression des parents et de l'économie.

Nos prédictions paraîtront bien rabougries! Est-il possible d'être plus audacieux. Comme imaginer que les repères chronologiques du 21ème siècle soient a peu près les mêmes que ceux de Marco-Polo. Des années pour arriver en Chine, alors que nous, nous commandons en temps réel des marchandises à Shanghai. Et pourtant le même temps. L'électricité qui chasse la nuit, le chauffage qui nie l'hiver, les moyens de communication qui suppriment les distances n'ont rien changé fondamentalement. Vont-ils le faire? Nous maintenons que nous n'y croyons guère.

Un individu peut s'affranchir (au risque de ruiner sa santé?) de l'alternance du jour et de la nuit, du chaud et du froid, du repos et du travail; il nous paraît hautement improbable qu'une collectivité fasse de même. Biologiquement, et même mentalement, nous ne différons guère d'un homme des cavernes... Millénaire et toujours retouchée, notre maîtrise du temps a permis de concilier rythme biologique et repères culturels. Ce n'est pas un château de cartes.

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