Article paru le 29 février 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

Un nez injustement célèbre
Document sans nom

En aparté, Astérix s'adresse à Panoramix : " Elle a l'air d'avoir mauvais caractère, mais elle a un joli nez ". C'est de Cléopâtre VII que parle le Gaulois. Aucune source antique ne mentionne pourtant l'appendice nasal de la dernière reine d'Egypte ; pour la bonne raison que ce nez ne présentait rien de particulier. Pascal dans ses Pensées (fragment 162, éd. L. Brunschvicg) l'évoque pour la première fois dans une anacoluthe: " Le nez de Cléopâtre, s'il eut été plus court, la face du monde aurait changé ". On en a déduit un peu vite que ce nez avait une longueur inhabituelle alors que le philosophe du 17ème   siècle nous dit précisément le contraire.

Plusieurs auteurs de l'Antiquité se sont étendus sur la beauté obsédante de cette prétendue nymphomane. Ses appâts lui auraient permis de prendre dans ses rets successivement Jules César et Marc-Antoine. Un examen des sources écrites et archéologiques a démontré le caractère partial, entaché de propagande, des attaques contre Cléopâtre. En fait, ses deux célèbres amants avaient tout intérêt à s'appuyer sur l'opulente Egypte pour asseoir leur propre domination, tandis que la reine n'ignorait pas que sans ces soutiens son pays aurait été vite annexé : bref, des amours fondées davantage sur des raisons d'état que sur des charmes de souveraine.

Qu'importe, Pascal ignorait les futurs rebondissements de la froide historiographie contemporaine où poésie et romance ne tiennent guère de place. Il avait lu dans les classiques que la reine était belle et que cette beauté avait égaré Jules César, puis Marc-Antoine. Il imagina donc Cléopâtre défigurée par un nez trop court. Marc-Antoine n'en serait par conséquent pas tombé amoureux et n'aurait pas été aveuglé politiquement. Le futur Auguste ne lui aurait pas déclaré la guerre. Il n'aurait pas à la suite de sa victoire d'Actium en 31 av. J.-C. établi le régime impérial romain. Par cet enchaînement, la face du monde aurait ainsi changé, tout comme la face de Cléopâtre. C'est ainsi que les proportions du visage de la reine, une circonstance anecdotique, légère, futile, auraient pu, selon le philosophe chrétien, entraîner des conséquentes incalculables. Pascal n'a fait que prendre pour argent comptant la propagande augustéenne qui devait justifier la guerre d'Auguste contre son ancien ami et allié.

Depuis Pascal, le nez de Cléopâtre a été apprêté à toutes les sauces. Interrogez le moteur de recherche " Google " sur le réseau en tapant " nez de Cléopâtre " et vous serez submergés. Des historiens, des journalistes, des penseurs vous expliquent que telle ou telle circonstance anodine a entraîné des conséquences infinies sur le devenir de l'humanité. Des chirurgiens plastiques vous entretiennent de l'importance de posséder un joli nez. Des férus d'Astérix le Gaulois égrainent les allusions au nez de Cléopâtre dans l'œuvre de Goscinny et Uderzo.

Vous avez sous les yeux un autre avatar -ce n'est pas le dernier- du succès de la réflexion pascalienne. Cette rubrique entend vous entretenir de petits riens passés, d'histoires de l'histoire. Dans cet esprit, elle a tout naturellement reçu le titre de " Nez de Cléopâtre ". jf