Article paru le 19 novembre 2017 dans http://www.courant-d-idees.com

Tout arrive

Jean-Claude Crevoisier

Tout arrive à qui sait attendre. C’est ce que peuvent penser les Mennonites établis dans le Jura historique. Berne vient en effet de leur demander pardon pour les souffrances qu’elle leur a infligées au fil des siècles.

L’histoire

Tout d’abord un bref et très schématique rappel historique. Les Mennonites, mouvement radical issu de la Réforme, indisposent leurs Excellences de Berne, notamment dans la mesure où ils refusent de se soumettre aux lois de l’État qui seraient en contradiction avec leur foi religieuse. Citons par exemple le refus de prendre les armes. Des objecteurs de conscience avant la lettre ! Cette insoumission entraîne, dès le début du XVIe siècle, persécutions, tortures et galères pour les membres de cette église.

En 1710, Berne décide l’expulsion de son territoire des membres les plus influents du mouvement. Certains d’entre eux trouvent refuge dans le Jura historique, soumis à l’époque au Prince-Évêque de Bâle. Celui-ci les autorise à s‘établir sur son territoire et à exploiter des terres situées au-dessus de 1000 mètres d’altitude. Ces communautés ont ainsi pu y vivre en paix et se développer, dans le respect jusqu’à nos jours de leurs différences tant religieuse que linguistique.

Nous voyons deux raisons possibles à l’actuelle démarche bernoise. La première s’expliquerait par la reconnaissance, la seconde par un étonnant (venant de Berne) sentiment assez tardif de culpabilité.

La reconnaissance

Une grande majorité des Mennonites établis dans le Jura ont paradoxalement choisi de rester fidèles à Berne lors des votes plébiscitaires. À d’honorables exceptions près (bonjour Daniel), oubliant le martyr et le bannissement de leurs ancêtres, ils n’ont pas cru nécessaire au moins de s’abstenir sinon de soutenir les revendications du peuple qui les avait accueillis. Cela découle vraisemblablement du communautarisme de cette population dont l’identité notamment linguistique a été entretenue et tolérée. C’est aussi la preuve que, chez eux, le nationalisme bernois l’a emporté sur un légitime ressentiment et sur des divergences confessionnelles pourtant fondamentales?

Berne, en reconnaissance de cette fidélité, aurait-elle alors décidé, par cette tardive demande de pardon, de leur renvoyer l’ascenseur ? Une démarche qui ne lui coûte d’ailleurs qu’une honte très passagère ainsi qu’une petite dose peu habituelle d’humilité.

La culpabilité

Mais, soyons optimistes, c’est peut-être aussi le poids devenu insupportable d’une culpabilité historique qui motive aujourd’hui les Bernois. L’hypothèse est certes audacieuse. Mais si c’était le cas, les Jurassiens pourraient-ils se réjouir de ce climat de repentance et espérer de ce fait un possible resurgissement futur de la Question jurassienne ? Car eux aussi ont subi douloureusement durant plus de 150 ans leur appartenance au canton de Berne, certes sans les tortures physiques et les galères. Mais n’oublions pas qu’un certain nombre d’entre eux restent soumis aux effets de la tutelle bernoise. Et on peut se demander si Berne va durablement tolérer, comme l’a fait le Prince-Évêque de Bâle pour les Mennonites, le maintien, l’expression voire la revendication dans sa partie francophone d’une identité jurassienne.

C’est vrai enfin qu’il a fallu en l’occurrence plus de 300 ans aux Bernois pour présenter des excuses. Les Jurassiens auront-ils la patience d’attendre un tel mea culpa. Il n’ont pas, faut-il le rappeler, fait vœu de pacifisme absolu comme les Mennonites.

jean-claude.crevoisier@courant-d-idees.com


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