Article paru dans http://www.courant-d-idees.com

Davud de Pury, le bienfaiteur embarrassant

Emmanuel Gehrig

David de Pury, l’embarrassant bienfaiteur


L’homme rend Neuchâtel multimillionnaire au XVIIIe siècle. D’abord vénéré, puis oublié, enfin accusé d’avoir participé à la traite négrière, le baron reste solidement boulonné dans la vie neuchâteloise.























En 1855, une statue de David de Pury est érigée sur la place qui porte son nom.
Photo:Emmanuel Gehrig.

«J’institue et nomme pour héritiers universels du restant de tous mes biens tant présens que futurs, la Ville et Bourgeoisie de Neufchatel en Suisse…» La lecture du testament du baron David de Pury, peu après son décès en mai 1786, dut provoquer une vive émotion dans le vieil hôtel de ville gothique, qui enjambait à l’époque la rivière du Seyon au cœur de la cité. Ce «généreux anonyme» envoyait des dons réguliers à sa ville natale. Désormais trépassé, il la couvrait d’or! Cet héritage de deux millions de livres tournoi (environ 600 millions de nos francs actuels) assura la prospérité de Neuchâtel jusqu’à nos jours. Mais la mémoire du bienfaiteur a connu des hauts et des bas. Aujourd’hui plus que jamais, David de Pury est controversé du fait de ses activités de négoce en lien avec le commerce triangulaire et donc avec la traite négrière.

Dans la salle de la Charte de l’hôtel de ville de Neuchâtel trône un imposant portrait peint par Thomas Hickey. Mise sobre et impeccable, visage concentré respirant le sérieux des affaires, le négociant pointe du doigt sur une carte l’étendue de son empire. Au fond, microscopique, la tour de Belem, à l’embouchure du Tage. C’est à Lisbonne que ce travailleur acharné avait posé ses malles en 1736, pour ne plus jamais la quitter. Lisbonne, 300'000 habitants, était sous l’ancien régime une ville-monde, un hub du capitalisme global naissant.


Une fourmi à Lisbonne

Que sait-on de David de Pury? Sa naissance en 1709. Son père, épris d’aventure et de grand large, met toute son énergie dans un projet de colonie en Caroline du Sud, un échec total. Contrairement à Jean-Pierre le baroudeur, le fils David est de tempérament studieux et prudent: un pedigree 100% huguenot. Armé de solides relations familiales, il gagne la confiance de toutes les personnes qu’il côtoie. Il bâtit sa fortune pièce par pièce.

À 16 ans, c’est à pied qu’il quitte Neuchâtel pour Marseille où il accomplit un apprentissage de commerce. Trois ans plus tard, le jeune homme est engagé à Londres par la South Sea Company (SSC). En 1736, il s’installe définitivement à Lisbonne, où il s’attaque au marché du diamant du Brésil, alors en pleine expansion, puis du bois précieux, en compagnie de deux associés, Devismes et Joseph Mellish, gendre du directeur de la SSC.

Très en vue à la cour portugaise, proche du puissant marquis de Pombal, David de Pury obtient le monopole du diamant et devient même prêteur du roi Joseph. Mais les revers de fortune, il connaît aussi. En 1755, quand un séisme détruit Lisbonne, il perd tout hormis la vie. Alors, le protestant discret se remet à la tâche, pour rebâtir une fortune plus grande encore.


Welcome home, David!

Au milieu du XIXe siècle, la ville de Neuchâtel est méconnaissable grâce à ce legs. Les autorités ont fait construire de somptueux édifices en pierre d’Hauterive: d’abord un hôtel de ville néoclassique dû à Pierre-Adrien Pâris, un architecte français coté, un hôpital – aujourd’hui bâtiment administratif – sur lequel est resté l’inscription latine «Civis pauperibus», «Un citoyen aux pauvres», des écoles (la Promenade, les Terreaux, le Collège latin). David de Pury avait insisté: la moitié du legs devait être utilisé pour des œuvres caritatives et l’instruction publique. La seconde part devait servir à l’embellissement de Neuchâtel. Autre chantier titanesque: le détournement du Seyon, rivière dont les crues faisait des ravages, qui désormais n’inonda plus le cœur de la ville.

C’est dans l’ancien delta du Seyon, devenue une place centrale, que la statue du bienfaiteur est érigée en 1855, après onze ans de blocages et d’atermoiements. À Neuchâtel, on n’aime guère statufier les grands hommes. Seuls Guillaume Farel et David de Pury font exception.

Désormais, l’homme de bronze est intimement lié à la vie neuchâteloise. Tournant le dos au lac et aux plaisirs nautiques, David de Pury observe avec sérieux l’évolution de sa ville. Il a fait les frais d’une célèbre blague d’étudiants dans les années 1980. Ces derniers avaient peint pendant la nuit des traces de pas géantes allant de la statue aux urinoirs publics. En 2008, le bienfaiteur s’est retrouvé coiffé d’un chapeau portugais folklorique, pour marquer le coup du passage de la Seleção lors de l’Euro. Cet été encore, après les affrontements de Charlottesville touchant la mémoire confédérée, quelques internautes suggéraient de déboulonner le bienfaiteur neuchâtelois, ou du moins de compléter la documentation avec des indications sur la provenance de son argent. Vénéré, bizuté, refoulé ou haï, David de Pury n’a pas fini de faire parler de lui.

Emmanuel Gehrig



Encadré 1

L’oubli du tombeau

Sur les hauteurs de Lisbonne, non loin du quartier animé du Bairro Alto, se trouve un vieux cimetière anglais joliment désordonné. C’est là, dans un monument en pierre surmonté d’un obélisque, que repose le baron «de Purry» selon l’orthographe de l’époque. Une simple mention en anglais rappelle son nom et la date du décès, à 78 ans. Une employée de la Ville de Neuchâtel, Katia Meia, a récemment retrouvé ce tombeau, non sans mal…

Ce tombeau oublié a un goût de déjà-vu. Près d’un siècle après sa mort, Albert Deggeler, consul de Suisse à Lisbonne, l’avait pareillement redécouvert. Il déplorait son état de dégradation. Deggeler proposait aux autorités neuchâteloises de restaurer la tombe à ses frais, ce que ces dernières «s’empressèrent d’accepter», raconte la revue Musée neuchâtelois en 1869.



Encadré 2

Fortune bâtie sur l’exploitation humaine?


David de Pury doit-il sa fortune à la traite négrière? Cette question, qui touche l’histoire de plusieurs grandes familles neuchâteloises et suisses, est complexe et ne peut se réduire à des positions tranchées. Le baron n’était ni un ardent défenseur de l’esclavage ni un abolitionniste comme Montesquieu, rare voix discordante sur le sujet au milieu du XVIIIe siècle, mais un businessman participant au système de son époque. Ce qui ne doit pas empêcher de se pencher sur la nature de ses activités commerciales, comme le fait Izabel Barros, historienne de formation et responsable de projets au Brésil à la fondation Cooperaxion. Elle livre ici quelques éléments issus de ses recherches.


Peut-on affirmer avec certitude que les exploitations de bois précieux et de diamant de David de Pury utilisaient des esclaves?

L’esclavage au Brésil était une institution sociale totale, comme le rappelle l’historien Rafael de Bivar Marquese. Ainsi, avoir des liens commerciaux avec ce pays impliquait forcément exploiter la main-d’œuvre africaine. Entre 1757 et 1784, la société Purry, Mellish & Devismes détenait le monopole de bois Brésil. L’extraction en a été longtemps assurée par des indigènes, qui furent remplacés progressivement par des esclaves noirs.


Et pour ce qui est des diamants 

Dans les mines, seuls les esclaves noirs étaient employés. Les richesses générées par le précieux minerai ne revenaient pas seulement à de Purry & Cie, mais également à une société dont il était actionnaire principal, la Companhia Geral Pernambuco e Paraíba (CGPP), fortement impliquée dans le commerce triangulaire.


David de Pury a-t-il été personnellement responsable du convoyage d’esclaves?

En tant qu’actionnaire de la CGPP, il tirait d’importants revenus du trafic d’esclaves. Les historiens Antonio Carreira et David Eltis estiment que la CGPP a convoyé entre 1760 et 1777 près de 32'000 personnes réduites en esclavage.


Pour en savoir davantage: Jean-Pierre Jelmini, Neuchâtel 1011-2011, Mille ans, mille questions, mille et une réponses, Neuchâtel, 2010.

Louis-Édouard Roulet et alii, David de Pury, 1709-1786, Hauterive, 1986.

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Cet article a paru ce mois dans la revue d'histoire et d'archéologie Passé simple. Lancé en décembre 2014, ce mensuel créé et dirigé par Justin Favrod est diffusé par abonnement. On peut aussi se procurer des exemplaires dans les librairies Payot.