Voici qu'a éclaté un nouveau scandale des fiches. Et de deux. Au troisième on aura peut-être pris l'habitude.
On peut déjà craindre que cette deuxième édition des turpitudes de l'Etat fouineur ne suscite pas de réactions aussi vives que la première. Parce que l'effet quantitatif du fichage intempestif est nettement moindre qu'au premier coup ? Apparemment, encore que les informations diffusées soient pour l'instant partielles. En tous les cas, la dimension qualitative de ce scandale, dans le contexte actuel des libertés publiques, devrait sauter aux yeux de quiconque dans sa gravité.
Le plus inquiétant se situe en haut lieu. Une Eveline Widmer-Schlumpf s'est montrée d'une ambiguïté - certes pas vraiment surprenante dans son cas: tout en assurant vouloir prendre au sérieux les remarques de la Commission de Gestion, elle a d'abord pris la défense d'Urs von Daeniken. Âme damnée de cette nouvelle vague de paranoïa helvétique, Daeniken était naguère l'adjoint d'Henri Huber, lequel fut le mauvais génie du premier scandale des fiches. Il faudra bien que l'on ait des éclaircissements sur ce qui a rendu possible une pareille continuité.
Soulagement tout de même, EWS a cédé face à la commission en écartant Daeniken de ses responsabilités nouvelles dans la réforme du ministère public. Heureusement, parce qu'on pouvait se demander si elle n'allait pas encore prendre la défense de Blocher... Lui qui pourrait bien être le principal responsable politique des derniers dérapages de service secret. Ne dit-il pas déjà, dans sa télé perso, que les activités illégales du service que dirigeait Daeniken ne sont "pas si graves et peuvent être corrigées"?
Mise en fiche de tiers Aujourd'hui, le service de renseignement incriminé a quitté Justice et Police pour être intégré à une boutique de même eau trouble, rattachée au Département de la défense d'Ueli Maurer. C'est de là que l'on nous annonce avoir rectifié le tir: on ne fichera plus que les personnes considérées comme dangereuses pour la sécurité de l'Etat.
Ce serait donc la fin de la mise en fiche des tiers, un des éléments dénoncés par la commission de gestion. Par exemple ce cas de cet homme fiché parce qu'en fichant son fiston, skinhead, on a vu ce dernier conduisait la voiture de papa...
L'exemple fait rire et illustre l'incompétence de ces gens, mais il n'y a pas que ce problème d'inefficacité du service de renseignement. Il y a l'atteinte aux droits fondamentaux. Or les réformes introduites après l'affaire des fiches 1 étaient censées garantir le respect des droits fondamentaux.
Important à souligner: un verdict avait pointé l'illégalité de ce fichage de tiers innocents, qui fut néanmoins poursuivi par ces gens. Alors quoi, ça vient maintenant nous dire : vous avez vu que nous étions dans l'illégalité ? Pas de souci, nous avons corrigé ! Circulez...
Impunité Et la responsabilité de cette équipe pataugeant dans l'illégalité ? Viendra-t-on simplement dire en réponse au rapport de la Commission de gestion, pas de problème, nous avons corrigé ? Des rapprochements seraient inévitables. Après l'affaire Swissair, l'affaire UBS, celle des fichages arbitraires, une nouvelle preuve que la nomenklatura suisse peut agir en toute impunité ?
Ce serait ça, la qualité suisse. Une qualité de scandale à laquelle on n'est pas encore tout à fait habitué.
pierre.kolb@courant-d-idees.com
paru le 4 juillet 2010