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Histoire du Temps A
Justin Favrod et Jean-Daniel Morerod  

Histoire du Temps A: l'origine du calendrier, l'année et ses divisions, de la semaine à la seconde

Histoire du Temps B: le passé du présent, fêtes laïques

Histoire du Temps C: fêtes chrétiennes


Histoire du Temps D: fêtes de saints, d'autres calendriers

Histoire du Temps: l'origine du calendrier

Par Justin Favrod et Jean-Daniel Morerod

Supposons que vous lisez ces lignes un samedi de décembre. Il est, mettons, dix heures quinze. Nous sommes sous le signe du Sagittaire en cette veille de l'an 2002, alors que l'approche des fêtes métamorphose rues et vitrines.

Voici un tissu d'évidences. Mais en fait, pour en arriver là, il a fallu des millénaires de bricolage, de tâtonnements et d'évolution.

C'est qu'en matière chronologique, il n'y a que peu de contraintes préétablies et beaucoup de conventions. Ainsi, les unités qui vont de soi comme le jour ou le mois lunaire ne rentrent pas commodément dans l'année solaire, qui dure 365,242 jours. Pas simple non plus de décider à quel moment commencer une nouvelle journée: les civilisations passées hésitaient entre la tombée de la nuit ou le lever du soleil, avant que l'on se fixe sur minuit. Autres conventions arbitraires: le choix du début de l'année, de la longueur relative de chaque mois, du nombre d'heures qu'il faut pour partager un jour, le regroupement des jours en semaines. Tout aussi arbitraire paraît le choix de la naissance du Christ pour calculer les années, alors que sa résurrection a joué un rôle autrement important dans l'histoire des Eglises chrétiennes.

Il suffit de se pencher sur les autres civilisations ou sur le passé pour découvrir que les peuples, selon leur génie propre, ont trouvé des solutions diverses pour se situer dans le temps.

Dans cet ouvrage, nous nous proposons non pas d'étudier successivement les chronologies de civilisations disparues, mais bien plutôt d'explorer diverses facettes de la chronologie occidentale actuelle et de ses origines multiples.

Nous voulons répondre à des questions que personne ne se pose, tant le rythme donné au temps s'impose comme un fait établi: pourquoi fêtons-nous nos anniversaires? Comment calcule-t-on la date de Pâques? Depuis quand existe Noël? Pourquoi des galettes au jour des rois? Quand sont nées la minute et la seconde? D'où viennent les signes du zodiaque? Et des dizaines d'autres interrogations qui vont nous obliger à nous promener dans le temps, car notre chronologie actuelle résulte d'une lente stratification. Nous sommes aujourd'hui les héritiers des Babyloniens, des Grecs, des Juifs, des Romains, des Egyptiens, voire des Celtes et de nos pères. Car la chronologie n'est pas figée. Des éléments disparaissent, d'autres surgissent. Ainsi, à part quelques rares survivances pour des saints comme Valentin, Nicolas ou Martin, il ne viendrait à personne l'idée de désigner les jours par le nom du saint fêté. C'était pourtant une solide coutume jusqu'au 15ème siècle. Dans le même temps, de nouvelles modes s'imposent. Songeons à la récente création des périodes de dix ans pour parler de la mode ou de la musique, "les sixties, les seventies", à l'intrusion brutale dans nos contrées d'Halloween ou à la tentative en cours de placer dans le calendrier une fête des pères. C'est cette histoire toujours en cours que nous essayons de saisir.

Chapitre 1: l'année et ses divisions

Relater l'histoire de l'année et de ses divisions revient à évoquer une tentative impossible et millénaire de réconcilier la lune et le soleil. Il se trouve que le cycle annuel du soleil n'est pas divisible par un chiffre rond de mois lunaires. D'où des bricolages et un calendrier insatisfaisant pour un esprit rationnel ou pour un astronome, mais fascinant pour un amateur d'histoire. Absurdes ces mois qui ne correspondent plus à un nombre de semaines déterminé, ni aux mouvements de la lune. Absurdes ces saisons et ces mois zodiacaux qui ne se soucient nullement des bornes de l'année. Absurde surtout cette année solaire qui ne commence ni par un solstice, ni par un équinoxe. Ces divisions temporelles répondent à une logique aujourd'hui enfouie sous les strates du temps, de siècles de réflexions, de calculs, d'approximations, de croyances. Les hommes ont demandé à leurs prêtres, à leurs astrologues, à leurs savants de trouver une logique dans le mouvement des deux astres majeurs du ciel, le soleil et la lune. Il n'y en avait pas.

A-UNE ANNÉE ENCORE IMPARFAITE SOUS L'ÈRE DE JULES CÉSAR

A quelques aménagements près dus au pape Grégoire XII, notre cycle annuel est l'uvre de l'empereur romain Jules César. Ce dernier vécut au 1er siècle avant l'ère chrétienne. C'est lui qui a créé les jours bissextiles et donné à l'an sa durée actuelle.

Qui contrôle le calendrier contrôle le pouvoir. L'inverse est vrai: il faut une puissance immense pour réformer avec succès un calendrier. Pendant la République romaine, personne n'a apparemment disposé d'assez d'autorité pour l'améliorer. Il a donc fallu attendre le pouvoir d'un seul, Jules César, pour mettre de l'ordre dans l'année. C'est ainsi que naquit le calendrier julien du nom du fameux général et du premier empereur romain.

Auparavant, les principaux prêtres, appelés grands pontifes, avaient la haute main sur le calendrier. L'année civile romaine comptait seulement 355 jours, alors que l'année solaire dure 365 jours, 6 heures et 9 minutes. Pour pallier cette différence, les pontifes proclamaient, théoriquement tous les deux ans, un mois intercalaire de 22 ou 23 jours qui s'appelait "mercedonius" d'un nom latin signifiant "commerce", car les financiers avaient droit de percevoir des intérêts supplémentaires ces années-là. Les pontifes plaçaient ce mois entre le 24 et le 25 février.

Comme ces prêtres appartenaient à l'aristocratie, ils avaient la fâcheuse tendance d'allonger les années où leurs amis politiques tenaient les commandes et de raccourcir celles des consuls auxquels ils étaient hostiles. En outre, si un membre de leur famille était fermier des impôts, il leur arrivait de modifier l'année de façon à ce qu'il s'enrichisse davantage. Bref, ils accordaient plus d'importance aux affaires qu'à la position du soleil. Tant et si bien que les mois de l'année ne correspondent plus aux saisons au moment où Jules César prend le pouvoir: les Romains ne célèbrent plus la fête des semailles au printemps, ni celle des moissons en été.

Jules César, s'appuyant sur son titre de grand pontife, décide donc de remettre de l'ordre et de construire un calendrier plus sûr. Il fait venir un savant d'Alexandrie en Egypte, Sosigène. Et l'origine de cet érudit ne doit rien au hasard: depuis toujours, les Egyptiens vivent au rythme de la crue annuelle du Nil. Les Egyptiens s'aperçurent qu'un jour par année l'étoile Sirius se levait sur le même axe que le Soleil et ils construisirent bien des siècles avant les Romains une année de 365 jours. L'année solaire égyptienne n'était pas parfaite, puisque l'année solaire est un tout petit peu plus longue et Sosigène perfectionna le système pour César.

C'est en 46 avant J.-C. que Jules César entreprit les aménagements nécessaires pour permettre au calendrier julien d'entrer en vigueur pour l'année 45. L'an 46 fut surnommé "l'année de la confusion". Car pour rétablir la concordance entre les fêtes et les dates, il rajouta 90 jours à l'an 46 qui compta 445 jours.

Pour l'an 45 et tous les suivants, il ajouta à des mois deux jours, à d'autres un pour porter l'année à 365 jours. Le calendrier romain coupa ainsi le dernier lien qui l'unissait avec les phases de la lune: la durée du mois ne correspondait plus à une lune.

Restait un quart de journée à caser pour éviter que l'année ne dérive rapidement. Tout en supprimant l'antique mois intercalaire, César décida donc de dédoubler le 24 février tous les quatre ans. Ce jour est appelé "sextilis", parce qu'il a lieu six jours avant le début du mois de mars et que les Romains comptaient à reculons les derniers jours du mois. De là vient le nom de "bissextile" pour les années de 366 jours qui comportaient en effet deux jours nommés "sextile" au mois de février. Une fois cette réforme fixée, Jules César fit afficher le nouveau calendrier un peu partout dans l'Empire.

Les pontifes comprirent mal le système instauré par Jules César et rajoutèrent un jour tous les trois ans et non tous les quatre. Le successeur de Jules César, l'empereur Auguste dut intervenir pour rétablir la réforme, en proclamant qu'il n'y aurait pas d'année bissextile pendant douze ans. Il profita de l'occasion pour donner son nom au mois d'août.

Si elle était nettement plus proche du cours du soleil que dans le calendrier précédant, l'année julienne n'était pas parfaite: elle surpasse de 11 minutes l'année solaire. C'est en 1582 que le pape Grégoire XIII intervint pour corriger cette légère erreur amplifiée par le cours des siècles. Mais le pape rencontra plus de résistances que l'empereur romain.

En effet, malgré les bouleversements qu'impliquait la réforme julienne, peu de Romains osèrent s'insurger. Sans doute étaient-ils soulagés de voir les fêtes agraires correspondre à nouveau aux saisons. Seul l'orateur Cicéron, vieil opposant à César, se permit des remarques acerbes. Ainsi, lors d'un banquet, un ami de Cicéron féru d'astronomie s'exclama: "Demain se lèvera l'étoile de la Lyre". A quoi Cicéron répondit: "Oui, par édit".

B-L'ANNEE CONTEMPORAINE LES AMENDEMENTS DE GREGOIRE XII

Nous devons notre année actuelle au pape Grégoire XII. Pour corriger une petite erreur du calendrier julien et surtout rétablir à sa juste place la date de Pâques, il a supprimé dix jours en 1582. Il a également précisé les années bissextiles afin de corriger l'année julienne pour l'avenir.

Le calendrier julien datait de Jules César, mais c'est au concile de Nicée, en 325 de notre ère, qu'il servit de base pour le calcul de la date de Pâques. En partant d'un équinoxe de printemps au 21 mars, il s'agissait de fixer Pâques au premier dimanche après la première pleine lune qui suivrait cet équinoxe.

Toutefois, le calendrier julien perdait un jour tous les 134 ans sur l'année solaire; le lien entre année solaire et année lunaire était aléatoire et entraînait un décalage d'un jour tous les 308 ans sur le cycle lunaire, si bien que le calcul de Pâques en était irrémédiablement faussé. Ainsi, avec l'écoulement des siècles, il devenait évident que le solstice ne se produisait plus le 21 mars, comme l'avait fixé le concile de Nicée: les pleines lunes n'apparaissaient plus les nuits où elles auraient dû se manifester.

Dans l'Occident chrétien, un érudit anglais, Bède le Vénérable, mort en 735, était un spécialiste du calcul de la date de Pâques, science appelée le comput. Il s'aperçut que le calendrier julien ne "collait" pas parfaitement au calendrier naturel. Conscient de l'importance de cette question, il se borna à signaler la difficulté et à la léguer à ses successeurs. Sa remarque tarauda la conscience des computistes. "D'où vient l'erreur qui fait que l'âge véritable de la lune ne correspond pas toujours à nos calculs, au comput, ni aux règles des Anciens?" demande vers 1042 un autre computiste, le moine Hermann le Paralytique. Les constatations empiriques devinrent calculs précis à mesure que l'astronomie et les mathématiques arabes se répandaient en Occident. Vers 1170, Rainier de Paderborn est en mesure de calculer que le calendrier lunaire perd un jour tous les 315 ans, une bonne approximation. Il en va de même de Conrad de Strasbourg, vers 1200, qui évalue à 10 jours le décalage du calendrier depuis Jules César.

Les connaissances astronomiques et mathématiques augmentaient; la situation devenait de moins en moins tolérable pour les chrétiens. En 1267, Roger Bacon en fait la démonstration: "C'est la cause que la fête de Pâques, par laquelle le monde obtient son salut, ne sera pas célébrée à la date appropriée et qu'au contraire on jeûnera pendant toute la semaine après la résurrection. Car le carême durera huit jours de plus qu'il ne devrait. Il s'ensuit, comme autre inconvénient, que le jeûne de carême a commencé huit jours trop tard et que les fidèles se sont nourris de viande pendant une semaine de jeûne... Ce qui a eu lieu en notre année 1267 se répétera l'année suivante". Longtemps l'indignation ne fut que le fait de savants, mais, depuis le 14ème siècle, papes et conciles commencèrent à être persuadés qu'il fallait réformer le calendrier. Le premier souci officiel de l'Eglise remonte à 1344 lorsque le pape Clément VI mit les astronomes Jean de Murs et Firmin de Beauval à la tête d'une commission de réflexion.

Une telle réforme ne pouvait être entreprise que par l'Eglise, puisque c'était la question de la fixation de Pâques qui la rendait nécessaire. Mais, pour qu'elle aboutisse, il fallut attendre le concile de Trente et la consolidation de l'Eglise catholique après la Réforme protestante; en instaurant le nouveau calendrier, Grégoire XIII invoqua d'ailleurs ce concile de Trente.

Cette réforme importante qui porte le nom d'un pape commença modestement. Un obscur mathématicien calabrais, nommé Lilio, mort en 1576, rédigea un projet de nouveau calendrier. Son frère le présenta à la commission que Grégoire XIII avait formée pour cette réforme. Ce projet convainquit le principal scientifique de la commission, le jésuite Christoph Klau; elle l'adopta et le pape le reprit dans sa bulle de 1582. Le pape préconisait deux principes: rattraper d'un seul coup le retard pris avec les siècles et inventer un mécanisme de compensation en modifiant aussi peu que possible l'année julienne. En conséquence, le pape demanda que le monde saute de la nuit du 4 au 5 octobre 1582 à celle du 14 au 15. En outre, l'année bissextile romaine (redoublement du 24 février) fut remplacé par un 29 février tous les quatre ans. Le pape proclama que les années séculaires non divisibles par quatre ne seraient plus bissextiles. La réforme grégorienne évitait une nouvelle divergence dans l'avenir: avec le calendrier julien, le monde perdait un jour tous les 134 ans. En renonçant à 29 février sur 400 ans (3 x 134 = 402), on compensait presque parfaitement la différence. Le progrès est considérable: alors que 1000 ans représentent 365'242,2 jours astronomiques, 1000 ans grégoriens en totalisent 365'242,5. Il faut donc plus de trois mille ans de calendrier grégorien pour arriver à une différence d'un jour. Au contraire, 1000 ans juliens représentaient 365'250 jours, soit une différence de presque 8 jours.

La supériorité technique du calendrier grégorien sur celui de Jules César ne put être contestée. Il fut donc refusé pour des raisons confessionnelles: les Etats protestants ou orthodoxes ne voulaient rien devoir à Rome. Ce n'est qu'au 18ème siècle que la plupart des nations protestantes se soumirent, tandis que les pays orthodoxes attendirent le 20ème siècle. La Russie communiste s'y mit en 1918, faisant ainsi de sa célèbre révolution d'octobre 1917 une révolution de novembre.

De nos jours, le calendrier julien a été remplacé par le grégorien dans tous les Etats; seules quelques églises orthodoxes l'emploient encore, notamment le patriarcat de Constantinople et le Mont Athos qui lui est lié.

Montaigne et le calendrier grégorien

Témoin attentif, Montaigne fit part dans ses "Essais" de ses réactions au changement de calendrier. Il joue au vieil homme importuné: "Je suis des années durant lesquelles nous comptions autrement". Il ne s'y habitue pas: "Mon imagination se jette toujours dix jours plus avant ou plus arrière" et se dit "incapable de nouveauté, même corrective".

Pour les contemporains déjà, c'était le calendrier de Grégoire XIII: Montaigne parle des "dix jours du pape" et il est parfaitement conscient de l'enjeu religieux du changement, puisque sa mauvaise humeur et son refus de s'adapter l'amènent à reconnaître: "Je suis contraint d'être un peu hérétique par là". A cette occasion, Montaigne prend conscience que les pratiques et la sagesse liée au calendrier étaient gratuites, puisque dix jours se sont évanouis sans que rien ne change: "Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Pourtant, rien n'a bougé de sa place. Mes voisins trouvent l'heure de leurs semences, de leurs récoltes, l'opportunité de leurs négoces, les jours nuisibles et propices au même point justement où ils les avaient assignés de tout temps. L'erreur ne se sentait pas dans notre usage, ni l'amendement ne se sent!"

La Suisse lente

Les pays protestants mirent du temps à se conformer au calendrier "papiste". Ce qui fit dire à l'astronome Kepler: "Les protestants préfèrent être en désaccord avec le soleil, que d'accord avec le pape". C'est en Suisse que le calendrier grégorien s'est installé le plus lentement et le plus difficilement. Confédération sans autorité centrale, divisée entre catholiques et protestants et pourvue çà et là de Landsgemeinde où dominaient les sentiments populaires, la Suisse était comme prédestinée à jouer ce rôle.

Les cantons catholiques adoptèrent la réforme du calendrier par obéissance au pape et passèrent du 12 au 22 janvier 1584; ce léger retard par rapport aux autres Etats catholiques s'explique par la résistance des Landsgemeinde. Particulièrement intéressé au sort du calendrier puisqu'il était cardinal, l'évêque de Constance Marc Sittich dut intervenir auprès de ses diocésains d'Obwald pour qu'ils se laissent persuader.

Pendant ce temps, les cantons réformés refusaient le nouveau calendrier. L'Eglise de Zurich prenait la tête de la résistance intellectuelle, relevant entre autres que l'idée d'un calendrier perpétuel était blasphématoire, puisqu'on n'était pas loin de la fin du monde.

Bien des lieux, en Suisse, étaient mixtes: notamment, Berne protestante et Fribourg catholique géraient ensemble certaines de leurs conquêtes. L'Argovie et à la Thurgovie, constituaient des bailliages gérés par tous les Confédérés. Dans ces régions, catholiques et protestants cohabitaient et suivaient donc deux calendriers différents. Il fallut des accords d'une complexité infinie pour réglementer les jours fériés et obtenir que les tenants d'un calendrier ne perturbent pas les fêtes prévues par l'autre calendrier. Et ces situations durèrent plus d'un siècle. Ce fut le cas au Landeron, petite ville neuchâteloise restée catholique en raison de sa combourgeoisie avec Soleure. Cette commune adopta le calendrier grégorien et ainsi vécut dix jours en avance sur le reste des Neuchâtelois, avec ses propres dimanches, sa propre fête de Noël...

C'est en 1701 que les cantons protestants et Genève acceptèrent le calendrier grégorien, non sans résistance. Ainsi, la Landsgemeinde d'Appenzell Rhodes extérieures s'y refusa absolument et le demi-canton garda le calendrier julien jusqu'en 1798, lorsque la République helvétique centralisée lui imposa le calendrier grégorien. Et même, ce changement n'a jamais été totalement accepté par les Appenzellois protestants: des calendriers julio-grégoriens furent imprimés à Trogen jusqu'au milieu du 20ème siècle et le village d'Urnäsch fête toujours la Saint-Sylvestre au 13 janvier.

L'influence unificatrice de la République helvétique ne s'exerça pas sur les anciens alliés de la Confédération, notamment sur les villages protestants des Grisons. En 1812, Schiers et Grüsch furent ainsi les derniers lieux d'Europe occidentale à abandonner le calendrier julien.

Une énigme chez Nabokov

Traduite sous le titre "Un homme occupé", une nouvelle de Nabokov contient un passage étonnant: "Il ne céda pas à la tentation de célébrer son anniversaire avec un jour d'avance, comme pourtant les lutins du calendrier le suggéraient: il était né le siècle précédent, à l'époque où il n'y avait pas douze mais treize jours d'écart entre le vieux et le nouveau style qu'il avait adopté maintenant". A nos yeux, l'écart entre les deux calendriers croissait et non l'inverse. Inattention de Nabokov? mais c'était un écrivain attentif... Erreur de traduction? Non, les nouvelles de Nabokov ont été traduites avec un soin presque maniaque. L'explication est ailleurs: dans le calendrier julien, l'année 1900 était bissextile; elle ne l'était plus dans le calendrier grégorien, si bien que les deux calendriers se rapprochèrent provisoirement; c'était encore le cas en 1931, lorsque Nabokov écrivit cette phrase.

C- LES SAISONS: ORIGINES BABYLONNIENNES

Le cycle des saisons va de soi. Les changements au 21 mars, juin, septembre et décembre se suivent comme une évidence astronomique: équinoxes et solstices quadrillent l'année. Si évident que les historiens se sont peu souciés d'étudier la création et l'évolution des saisons à travers les siècles. Et beaucoup d'hypothèses remplacent encore les certitudes.

En réalité, il n'allait pas de soi de couper l'année en quatre. Les peuples anciens mirent bien du temps à suivre ces étapes de la course du soleil au-dessus de lignes imaginaires et difficiles à déterminer que sont les tropiques et l'équateur.

Certes, les quatre saisons conviennent plutôt bien au cycle de la végétation sous nos latitudes. Mais tel n'est pas le cas plus au sud, dans les régions où l'on avait dans l'Antiquité les connaissances du ciel qui permettaient de calculer le jour des équinoxes et solstices. Ces jours ne faisaient d'ailleurs à l'origine pas l'objet de fêtes particulières, si l'on excepte peut-être chez le Romains les Saturnales, fête des fous du 16 au 18 décembre, et la célébration du 1er janvier qui tombaient toutes deux à un moment proche du solstice d'hiver.

En général, les peuples anciens partageaient l'année en deux. L'étymologie des noms de saisons permet ainsi de démontrer que les Indo-Européens ne connaissaient que la saison du froid et la belle saison.

Au début de l'époque historique, dans l'Antiquité, on retrouve cette coupure de l'année en bonne et mauvaise saison chez de nombreux peuples indo-européens, comme les Germains, les Perses, les Grecs et également chez des peuples qui ne le sont pas, comme les Juifs. Par exception, les Egyptiens connaissaient trois saisons en raison de la nature très particulière de leur vie agricole: inondation, cultures, sécheresse.

Les Babyloniens, meilleurs astronomes de l'Antiquité, paraissent avoir découvert le cycle des quatre saisons. Une stèle de 1200 av. J.-C. symbolise l'année par quatre constellations que l'on peut observer au cur de chaque saison: Taureau pour le printemps, Scorpion pour l'automne, la Tortue pour l'hiver et la Lampe pour l'été. Mais il s'agissait d'une notion utilisée seulement chez les mages. Le commun des mortels à Babylone avait tendance à couper l'année en deux saisons, la bonne et la mauvaise. Reste que les Babyloniens commençaient leur année lors de la première lune du mois de l'équinoxe de printemps.

Les quatre saisons se sont imposées en Occident par le biais des Grecs. Ceux-ci, en plus de la coupure en deux de l'année connaissaient bien d'autres divisions.

Homère et Hésiode au 8ème siècle avant notre ère connaissent trois saisons, l'hiver, le printemps et l'été. Certains auteurs mentionnent jusqu'à sept saisons en fonction des activités agricoles.

Un poète spartiate du 7ème siècle av. J.-C., Alcman, cite pour la première fois les quatre saisons: "Zeus a institué trois saisons, l'été, l'hiver et troisièmement l'automne et il a ajouté une quatrième, le printemps, lorsque tout est en fleurs, mais qu'il n'est pas possible de manger à satiété". D'où Alcman, isolé, tire-t-il ces quatre saisons? Peut-être de contacts indirects avec les Babyloniens.

Quoi qu'il en soit, la mention de quatre saisons n'apparaît plus pendant deux siècles en Occident. Dans un texte médical rédigé à Cos vers 430 av. J.-C., il est de nouveau fait mention des quatre saisons. Cette fois, il est plus facile d'expliquer l'origine de cette référence, également isolée: un encombrant voisin de Cos, l'Empire perse occupe alors l'actuelle Turquie. Or les Perses se sont emparés de Babylone en 539 av. J.-C. et ont emprunté à leur nouveau sujet la division du temps en quatre saisons.

C'est toutefois après la conquête de l'Empire perse par Alexandre le Grand dans les années 330 av. J.-C que s'imposent les quatre saisons en Occident. Il faut sans doute l'expliquer par les contacts directs avec Babylone. Les mages impressionnent alors tout le monde en apportant l'astrologie au monde méditerranéen.

Symptôme qui ne trompe pas: les trois surs, les Heures, déesses des saisons et du cycle de la végétation, deviennent quatre peu après la mort d'Alexandre. Dans le même temps, les auteurs se mettent tous à mentionner quatre saisons. C'est aux Grecs que les Romains emprunteront cette division. Depuis lors, elle s'est imposée partout.

Quand les Grecs adoptent les quatre saisons, ils ne les font pas commencer, comme nous, aux solstices ou aux équinoxes. Les critères varient d'une région à l'autre et la date même peu varier chaque année. Dans certaines cités, le printemps commence au retour des hirondelles (fin mars ou début avril); pour d'autres au lever du zéphyr (vers le 8 février). Mais le plus souvent, les anciens se basent sur le mouvement apparent des étoiles et des constellations pour fixer le début de chaque saison.

Ainsi l'automne commence dans plusieurs cités grecques au moment où la Grande Ourse apparaît, au 23 août. Les anciens suivent aussi avec attention le mouvement des Pléiades pour déterminer les changements de saisons: leur coucher indique ainsi le début de l'hiver au 4 novembre.

Imitant les Grecs, les Romains se fient aux mouvements des astres: dès que Jules César réforme le calendrier, le printemps commence le 7 février; l'été, le 9 mai; l'automne le 11 août et l'hiver le 10 novembre. Chaque date correspond au lever ou au coucher d'une constellation ou d'une étoile.

Cette pratique durera jusqu'au 4ème siècle de notre ère, époque à laquelle les équinoxes et solstices borneront les saisons. Auparavant, les solstices et équinoxe tombent officiellement, selon le calendrier de Jules César aux alentours du 25 du mois. C'est pourquoi, l'empereur Aurélien au 3ème siècle fixera encore la grande fête du soleil, le 25 décembre jour du solstice dans le calendrier. Ce n'est plus que la date traditionnelle du solstice en raison des imperfections astronomiques du calendrier julien. En fait, cet ancêtre de Noël ne tombe déjà plus le jour du solstice.

  En 325 de notre ère, les évêques de la chrétienté se réunissent à Nicée, notamment pour débattre de la date de Pâques. Or pour la fixer, il faut à tout prix connaître la date de l'équinoxe de printemps. Les astronomes se sont alors aperçus des légères imperfections de l'année mise en place par Jules César: au cours des siècles s'est creusé un décalage entre année civile et année solaire. L'Eglise de Rome croit que l'équinoxe a lieu le 18 mars, mais l'Eglise d'Alexandrie, qui dispose de meilleurs astronomes, parvient à démontrer qu'il faut le fixer au 21. Cette dernière date s'imposera avec quelques difficultés.

A notre connaissance, le premier Romain qui fait commencer les saisons aux solstices et équinoxes est un érudit d'Afrique du Nord nommé Favonius Eulogius. Vers 380 ap. J.-C., il écrit: "La succession des saisons est assurée par la révolution du soleil, parcourant chaque fois trois signes du zodiaque: le printemps s'écoule sous le triple signe du Bélier, du Taureau, des Gémeaux; l'été sous le Cancer, le Lion, la Vierge; l'automne, sous la Balance, le Scorpion, le Sagittaire; l'hiver, sous le Capricorne, le Verseau, les Poissons". Pour la première fois, équinoxes et solstices fixent le début de chaque saison. Depuis cette époque, les saisons sont fixées ainsi. Sans nul doute, l'astrologie a exercé là une influence déterminante. A cette époque, elle commence à subir les assauts des chrétiens, mais elle est omniprésente chez les païens. Les astrologues ont puisé leur science en Babylonie où équinoxes et solstices scandaient l'année. Les astrologues auraient ainsi réussi des siècles après leur arrivée en Occident à imposer le cycle des saisons des mages babyloniens. Personne ne songerait à le contester aujourd'hui.

D- LES SIGNES DU ZODIAQUE: TEMPS ET PRÉDICTIONS

Les Babyloniens mirent en place l'horoscope qui fut développé par les Grecs. Le zodiaque connut un succès foudroyant. Et aujourd'hui encore, tout le monde sait sous quel signe astrologique il est né. Nombreux ceux qui jettent un il furtif sur leur horoscope dans les magazines. L'astrologie a ainsi survécu aux aléas de l'histoire, alors que personne ne songerait à inspecter le foie d'un animal ou le vol des oiseaux pour connaître son avenir. Des coutumes aussi vénérables que le zodiaque.

Dès le 7ème siècle avant J.-C., les mages babyloniens avaient circonscrit la portion du ciel dans lequel le soleil et la majorité des planètes semblaient se mouvoir au cours de l'année. L'horoscope est basé sur une vision géocentrique: une terre immobile autour de laquelle tout tourne. Les astronomes définirent d'abord dix-huit régions en fonction des groupes d'étoiles dans lequel vagabonde le soleil pendant sa course. Vers le 6ème siècle avant notre ère, ils déterminèrent douze constellations par analogie aux douze mois lunaires qui forment une année.

Arbitrairement, les Babyloniens donnèrent à chacun des signes 30 degrés de longueur en référence aux 30 jours du mois: les signes constituent ainsi un circuit de 360°, véritable autoroute du soleil, de la lune et de la majorité des planètes. De là viennent les 360 degrés du cercle.

En fait, les constellations n'ont pas toutes la longueur désirée. Ainsi, le soleil ne se meut que dix jours par an dans la constellation du Scorpion. Il gagne ensuite celle du Serpentaire qui n'est pas devenu un signe du zodiaque afin que le nombre douze soit respecté.

Dès l'époque babylonienne, les signes portent les noms qui sont toujours les leurs: le Bélier, le Taureau, les Jumeaux, le Crabe (Cancer), le Lion, la Vierge ou l'Epi, la Balance, le Scorpion, l'Archer, le Poisson-chèvre (Capricorne), le Géant qui devient le Verseau, les Poissons. Les historiens sont bien en peine d'expliquer les noms si anciens de ces constellations.

Reliées entre elles, les étoiles du Scorpion évoquent la forme de cet animal. Les Gémeaux peuvent aussi s'expliquer par l'aspect de la constellation; deux étoiles apparemment proches, Castor et Pollux, sont très brillantes: il était tentant d'en faire des frères inséparables. Mais la ressemblance entre la constellation et la figure qui lui a donné son nom constitue une exception.

Une autre tentative d'explication de ces noms repose sur la mythologie babylonienne. Les mages pensaient que les étoiles étaient la demeure des dieux, voire les dieux eux-mêmes. On pense ainsi que le Taureau est une évocation du dieu du ciel Anou, souvent représenté sous la forme de cet animal. De même, le Bélier contenait une étoile qui portait le nom du dieu des sources. Ce dernier est souvent symbolisé par une tête de bélier. Enfin, la Vierge est probablement une ancienne déesse de la fécondité Shala.

La dernière piste consiste à chercher des liens entre la nature et les noms de constellation: ainsi les poissons de l'Euphrate auraient commencé à frayer à l'époque où le soleil se levait dans la constellation du même nom. On avance une hypothèse similaire pour le bélier.

Les signes du zodiaque servirent d'abord de montre et de calendrier: leurs levers successifs permettaient de mesurer le temps pendant la nuit et de déterminer la position du soleil dans l'espace au cours des mois.

Pour prédire l'avenir, les premiers mages se basaient sur des phénomènes exceptionnels: éclipses, comètes, orages, étoiles filantes... L'utilisation du zodiaque à des fins de prédiction individuelle est attestée à Babylone pour la première fois seulement en 409 av. notre ère: comme aujourd'hui, les mages déterminaient la position des planètes, du soleil et de la lune dans les signes pour déterminer l'avenir: "La 14e nuit de mois de Nissan est né le fils de Shuma-usur: la lune était dans le Scorpion, Jupiter dans le Poisson, Vénus dans le Taureau, Saturne dans le Crabe, Mars dans les Gémeaux, Mercure était invisible". Plusieurs horoscopes babyloniens évoquent l'avenir des nouveaux nés: succès et échecs sentimentaux ou pécuniaires, future profession, espérance de vie...

En Orient, les Indiens, puis les Chinois créèrent leur propre astrologie en imitant les Babyloniens. Il semble que même les civilisations anciennes d'Amérique centrale se soient inspirées de l'astrologie babylonienne, importée probablement par des navigateurs ayant traversé le Pacifique.

En conquérant l'Orient dans les années 330 av. J.-C., Alexandre le Grand et les Grecs qui le suivaient découvrirent l'astrologie et l'importèrent. La "science chaldéenne", du nom que les Grecs donnaient aux Babyloniens, rencontra un vif succès. Un mage nommé Bérose s'installa sur l'île de Cos pour y fonder une école. En même temps qu'elle pénètre en Grèce, l'astrologie fait une entrée remarquée dans l'Egypte également conquise par Alexandre le Grand. Les savants gréco-égyptiens y greffèrent de nouveaux éléments: ils y intégrèrent ainsi leurs "semaines" de dix jours, les décans.

Les savants gréco-égyptiens précisèrent l'astrologie; ils dressèrent notamment des horoscopes détaillés en fonction de l'heure de la naissance.

Avant l'arrivée de l'astrologie en Grèce, les savants avaient repris les signes du zodiaque à des fins purement astronomiques; ils puisèrent dans leur mythologie des personnages qui justifiaient à posteriori les noms des signes. En outre, un disciple de Platon, Philippe d'Oponte baptisait les planètes avec les noms de divinités grecques, en se basant sur les ressemblances avec les dieux babyloniens qui avaient servi à nommer les planètes.

Les Romains les traduisent à leur tour dans leur panthéon: c'est ainsi que furent nommés Mars, Saturne, Mercure, Jupiter. Dans l'astrologie grecque, chaque planète reçut des "vertus" liées à la nature du dieu: Mars évoquant la violence, Mercure l'intelligence, Vénus l'amour, et ainsi de suite.

A peu de chose près, l'astrologie moderne est issue de celles que fixèrent les Grecs. Il fallut toutefois intégrer l'influence de trois nouvelles planètes et décider quels traits de caractères elles influençaient: Uranus fut découverte en 1781, Neptune en 1846 et Pluton en 1930.

De l'ère du Taureau à celle du Verseau

La plupart des gens ignorent qu'ils sont nés sous la constellation qui précède leur signe. Pour comprendre cette bizarrerie, il faut évoquer le troisième mouvement de la terre qui, non contente de tourner sur elle-même et de former une ellipse autour du soleil, se déhanche sur son axe.

Vers 150 av. J.-C., un astronome grec nommé Hipparque découvre ce mouvement que l'on a baptisé la "précession des équinoxes": le zodiaque rétrograde d'un signe tous les 2160 ans. Un phénomène qu'il expliqua par un mouvement de la voûte céleste, mais qui en fait est dû à ce déhanchement de la terre. Ainsi, notre planète se retrouve au même point tous les 26'000 ans.

Hipparque fixa le début du zodiaque au solstice du printemps, qui selon ses calculs, était marqué par le signe du Bélier. Il fit donc partir le zodiaque au Bélier, le jour de l'équinoxe, comme c'est encore aujourd'hui le cas. Voilà pourquoi les signes du zodiaque enjambent nos mois civils.

Aujourd'hui, le soleil de l'équinoxe de printemps se lève en fait dans la constellation du Poisson, mais pour la majorité des astrologues, ainsi que pour le commun des mortels, l'individu né à cette époque est un Bélier. Nous sommes donc tous nés sous la constellation qui précède notre signe.

Ce lent décalage des signes a permis dès le début du 20ème siècle de donner une nouvelle lecture de l'histoire humaine. Nous serions en train de quitter l'ère du Poisson, l'ère chrétienne. Le Christ a en effet souvent été symbolisé par un poisson en raison d'un jeu de mot sur son nom: en grec, les initiales des mots "Jésus Christ, fils de Dieu, sauveur" donnent "Ichtus", mot qui signifie "poisson".

Selon la théorie des ères astrologiques, on s'apprête à entrer dans l'ère du Verseau. Auparavant, nous avons passé par l'ère du Taureau (de 4320 à 2160 av. J.-C.: les astrologues sont précis), marqué par le culte de cet animal. L'ère du Bélier a suivi jusqu'à l'arrivée du Christ: Abraham quitte Ur où l'on adore le taureau pour se livrer à l'élevage d'ovins et c'est un bélier qui remplace Isaac lors du sacrifice... Ne se contentant plus de donner la clef des existences individuelles, l'astrologie met aujourd'hui de l'ordre dans l'histoire du monde.

Heurs et malheurs de l'astrologie

A l'époque romaine, l'astrologie est reine. Chaque empereur entretient son astrologue. Régulièrement, le maître du monde exile les autres astrologues de Rome, non parce qu'il ne croit pas à cette science, mais parce que des "Chaldéens" prédisent régulièrement l'Empire à des particuliers, encourageant les tentatives de coups d'Etat. Alors, l'écrasante majorité des intellectuels croient dur comme fer à l'astrologie. Elle est alors si puissante qu'elle marque la chronologie, en plus de la succession des signes à travers l'année, elle impose la semaine astrologique des "sept planètes", plutôt que la semaine juive. Elle parvient, comme nous l'avons vu, à influencer les bornes des saisons en les faisant commencer aux solstices et équinoxes, soit chaque fois au début d'un signe.

Les premières critiques apparaissent au 2ème siècle avant notre ère. Le philosophe platonicien Carnéade émet une série de doutes qui seront répétés: les individus nés au même moment possèdent un horoscope identique, mais suivent souvent des destinées différentes. Inversement, les personnes qui meurent au même instant, dans la même bataille, ont des horoscopes différents, mais un destin identique. Impossible aussi de définir une particularité physique par la date de naissance: les astrologues affirment que la Vierge donne la peau blanche. A cette aune, aucun Ethiopien ne pourrait naître sous ce signe.

Mais l'ennemi le plus redoutable des astrologues est le christianisme. Comment concilier libre arbitre et astrologie? Les Pères de l'Eglise, notamment saint Augustin, rejètent donc l'astrologie qui perd beaucoup de son prestige.

Il faut attendre le 13ème siècle pour l'astrologie connaisse à nouveau le succès: des savants parviennent tant bien que mal à concilier libre arbitre chrétien et astrologie.

Nouveau coup dur en 1543: Copernic publie sa théorie sur l'héliocentrisme. Elle s'impose peu à peu. Les astrologues de l'époque se déconsidèrent en défendant bec et ongle l'antique géocentrisme. Le divorce entre science et astrologie est consommé. Au 18e, les penseurs des lumières s'acharnent à nouveau contre l'astrologie au nom de la raison. La science du zodiaque connaît un second purgatoire, dont elle sort progressivement pendant la seconde moitié du 20ème siècle.

En France, l'astrologie se popularise dans les années 70 par une émission sur la chaîne radiophonique "Europe 1", où une astrologue nommée Madame Soleil, son vrai nom, fait un véritable tabac en répondant en direct aux interrogations des auditeurs. Le président Georges Pompidou consacre ce succès en répondant à une question difficile par "Je ne suis pas Madame Soleil". Il n'empêche que la majorité des scientifiques n'en continuent pas moins à professer le plus grand scepticisme à l'égard de l'astrologie.

E - LE MOIS DE LA LUNE AU SOLEIL

Selon la tradition romaine, le deuxième roi de Rome, Numa Pompilius, aurait modifié le calendrier préhistorique des Romains pour faire coïncider tant bien que mal le calendrier lunaire primitif avec l'année solaire. A l'origine en effet, un mois correspond à un cycle de lune. Le mot latin pour le mois, "mensis", est d'ailleurs apparenté au nom de la lune dans les langues germaniques ("Mond", "moon"). Tous ces mots remontent à une racine indo-européenne signifiant "mesurer". Et en effet, les phases de la lune constituent une mesure du temps bien pratique à première vue. A l'usage, ce mode de calcul provoque de graves difficultés parce que la succession des lunes ne correspondent jamais à l'année solaire. Et c'est cette dernière qui compte pour les agriculteurs: ils doivent connaître à tout prix la période des gels et des semailles. Une année lunaire, qui convient à un peuple nomade dans des pays chauds, ne sert à rien à des paysans du Latium. C'est pourquoi il fallut adapter le calendrier lunaire primitif à la course du soleil.

De fait, le roi Numa est légendaire; il est l'archétype de l'organisateur qui succède au roi sorcier Romulus et précède le roi guerrier Tullus Hostilius. La tradition le fait régner entre 715 à 672 av. J.-C.

A en croire des écrivains romains comme Ovide et Macrobe, Numa aurait divisé l'année en douze mois. Ils soutiennent qu'auparavant, il n'y avait que dix mois lunaires. Et Numa aurait créé janvier et février ex nihilo. Il paraît peu croyable qu'avant ce roi, les Romains n'aient eu que dix mois lunaires, chacun couvrant en moyenne 29,5 jours. Le peuple de paysans qu'étaient les Romains ne pouvait se contenter d'une année de 295 jours qui ne correspondait, même pas grossièrement, au cycle solaire.

Cette conjecture d'Ovide et de Macrobe s'explique: chez les Romains et encore à notre époque, les mois sont numérotés à partir du mois de mars. Comme leurs noms l'indiquent, septembre, octobre, novembre et décembre sont respectivement le septième, huitième, neuvième et dixième mois de l'année.

Toutefois, les anciens ne pouvaient admettre que janvier ait pu être le onzième mois de l'année. Le nom de ce mois vient de celui du dieu Janus qui règne sur les commencements: pour que l'année originelle ait pu débuter en mars, il fallait que janvier, le mois du commencement par excellence, n'ait d'abord pas existé.

D'où l'hypothèse des auteurs romains: l'année n'aurait eu dans un premier temps que dix mois. Dès que Numa a créé le mois de janvier, il aurait logiquement fait débuter l'année par le dieu du commencement, soit le 1er janvier.

Il est plus probable que l'année romaine a toujours compté douze mois. Les premiers Romains ont toutefois tergiversé: fallait-il commencer l'année vers le solstice d'hiver, au 1er janvier au moment où le soleil semblait revenir sur ses pas? Valait-il mieux privilégier le début de la végétation et de la saison guerrière, le 1er mars? Les deux dates alternativement ou simultanément ont pu constituer le début de l'année. Jusqu'en 153 av. J.-C. d'ailleurs, les deux consuls, généraux nommés pour une année, entrèrent en fonction le 1er mars. C'est sans doute à une époque où les Romains privilégiaient la date du 1er mars que les mois furent numérotés; le choix définitif de janvier comme début de l'année ne parvint pas à faire changer la numérotation devenue erronée.

Jusqu'à la fin de République, les noms des mois répondaient à une logique: les six premiers étaient dédiés à d'anciennes divinités romaines, dont certaines étaient presque oubliées à l'époque historique: les Romains ont adopté les dieux de la Grèce en oubliant des pans entiers de leur propre mythologie.

Si Janus est bien connu, le dieu qui préside probablement au mois de février, Februus, n'est plus qu'un nom à l'époque historique. Pour les Romains les plus érudits du début de notre ère, il s'agirait d'un dieu des enfers et de la purification. Le mois de mars était dédié au dieu de la guerre: c'est en effet au début du printemps que les Romains partaient en campagne. Le doute est en revanche grand pour la divinité qui préside au mois d'avril. Il pourrait devoir son nom à la déesse grecque Aphrodite, importée en Italie. Les Romains l'auraient empruntée aux Etrusques très hellénisés avant de l'identifier à leur propre déesse de la fécondité Vénus. Maia, qui a donné le nom au mois de mai, est une antique déesse latine, l'épouse du dieu Vulcain et mère de Mercure. Enfin, le mois de juin était consacré à Junon, la déesse romaine qui préside aux mariages et aux accouchements.

Les six mois suivants ne sont à l'origine que des numéros ordinaux. Juillet, nommé d'abord "quintilis" est le cinquième mois. Août s'appelait "sextilis", "le sixième". C'est au tournant de l'ère chrétienne que ces deux mois furent rebaptisés. Juste après la mort de Jules César, les Romains décidèrent de lui consacrer un mois, celui qui le vit naître. C'est ainsi que le mois du "cinquième" devint le mois de "Jules", juillet. Le successeur de Jules César, Auguste, décida lui-même de donner son nom au mois où il avait remporté ses principales victoires militaires. Ainsi naquit le mois d'août, "Augustus". A la mort d'Auguste, les douze mois portaient les noms qu'ils conservent jusqu'à aujourd'hui.

Par la suite, d'autres empereurs tentèrent de donner leur nom à un mois, mais la coutume ne leur survécut pas. Ainsi, Néron de sinistre mémoire décida d'appeler Néronien le mois d'avril et Néropolis la ville de Rome. Beaux projets qui ne survécurent pas à leur auteur.

Numéroter les jours

"Nous sommes le mardi 29 janvier 2002"; Cette façon de désigner un jour s'impose dès le 15ème siècle. Simplement "29 janvier" a remplacé "29e jour de janvier" ou "29e de janvier".

Du 13ème au 15ème siècle, la même date aurait pris un autre tour: "Le mardi après la conversion de saint Paul, l'an du Seigneur 2002e". Le 11ème et 12ème siècle aurait dit sans doute: "La troisième férie, l'an de l'Incarnation du Seigneur 2002e, 24e année du pontificat de Jean-Paul II, alors que Moritz Leuenberger présidait". Avant l'an 1000, nous aurions parlé du "4e jour des calendes de février" (les jours à Rome se comptaient en reculant jusqu'au premier jour du mois suivant appelé calendes). Si le millésime n'est possible sur le Continent que depuis la fin du 9ème siècle, la référence au pape ou au souverain local s'est imposé depuis la fin de l'Antiquité.

Il s'agit là des tendances principales; la pratique, dans les sources de chaque époque, est très diverse. Les jours furent nommés d'après les fêtes des saints bien après le 15e siècle - pensons à la nuit de la Saint-Barthélemy, en 1572 - et, inversement, on a daté avec les mois bien auparavant. Certes, le pacte fédéral de 1291 est daté du "début août" et non d'une fête religieuse. C'est qu'une fois rédigé, il devait être ratifié par les trois communautés des Waldstätten. Tout ne pouvait pas être réglé en un jour, si bien que le rédacteur n'a pas pu dater le pacte en indiquant une fête. Il s'est rabattu sur le début du mois pour fournir une indication chronologique. Notre 1er août n'est qu'une version simplifiée de ce "début août".

Le Moyen Age présente donc une grande variété d'usages. Si notre système habituel de compter les jours du mois s'impose dès le 15ème siècle, ses origines sont fort anciennes. En Italie, un "6 juin" figure déjà dans une inscription datable de 345 ap. J.-C. Mais pendant un millénaire, cet usage constitue l'exception. Il a été concurrencé aussi bien par les usages que nous venons de voir que par d'autres qui nous paraissent absurdes: les Mérovingiens, qui régnèrent sur la Gaule du 5ème au 8ème siècle, comptaient comme nous les premiers jours du mois, puis utilisaient le calendrier romain pour la fin. Pour janvier, ils comptaient comme nous du 1er au 13, puis passaient au 19 des calendes de février... L'Italie et le Midi de la France du 9ème au 14ème siècle utilisèrent fréquemment un système assez semblable, en comptant séparément le début des mois, l'"intrar" et la fin, "l'issir": notre 16 janvier était bien le 16 janvier de "l'intrar", mais notre 17 janvier était pour les habitants de ces régions le 15 janvier (???) de "l'issir".

Dater d'après les féries ou la fête des saints représente deux tentatives de christianiser la date, tentatives qui ont échoué. En latin, comme dans la plupart des langues européennes, les jours rappellent les divinités païennes à quelques exceptions près: "dimanche" en français veut dire "jour du Seigneur", mais c'est le "jour du Soleil" en allemand et en anglais. Si notre samedi renvoie au sabbat, celui des Anglais rappelle Saturne. Aussi le système des féries fut-il inventé pour faire disparaître le nom des jours en les numérotant; on commençait à compter avec le dimanche, premier jour de la semaine liturgique, et on disait 2e férie pour indiquer lundi, jusqu'à 7e férie pour samedi. C'est un système, qui, notons-le, s'est conservé en portugais, qui dit par exemple "terça feira" pour "mardi".

Changer les noms des mois

Charlemagne et la Révolution française ont cherché de la même façon à remplacer le nom romain des mois par des noms poétiques rappelant surtout la vie à la campagne. Tous deux ont échoué. Le "germinal" révolutionnaire, qui allait du 21 mars au 19 avril rappelle ainsi le "lenzmonat" ("mois du renouveau") de Charlemagne, qui devait remplacer mars.

Discorde chez les Anglicans

Au milieu du 19ème siècle, une partie de l'Eglise anglicane se rapprocha de Rome, suscitant la colère de l'autre partie. Dans ses "Victoriens éminents", Lytton Strachey évoque un évêque anglican d'alors hostile aux sympathisants de Rome: "agressif par-dessus le marché, il allait jusqu'à parodier leur habitude de dater les lettres par la fête des saints en écrivant au début des siennes "à l'évêché, jour de la lessive".

F- DEUX MOIS DE PAUSE JUILLET OU AOÛT

La statistique met en évidence un fait connu: juillet et août sont les mois des vacances. Tout le monde ne part pas. Mais plus des deux tiers de la population et entre 80 et 90% des départs ont lieu durant ces deux mois. Au point que cette préférence a marqué le vocabulaire: juillettistes et aoûtiens, dit-on ou plutôt disait-on il y a dix ou vingt ans quand les gens partaient un mois plein et se croisaient sur les routes autour du 1er août.

Les vacances d'été ont des origines anciennes. Au 13ème siècle déjà les papes passent la saison chaude hors de Rome, dans des villes plus fraîches et mieux aérées, au point que leur résidence romaine est appelée leur "palais d'hiver". Mais leur histoire est aussi récente: dès les années 1950 que la généralisation de la troisième semaine de congés-payés permet à la plupart des gens de prendre de vraies vacances.

Nos vacances sont un reflet récent de la vie aristocratique d'autrefois: on vivait en ville l'hiver et le printemps, où se déployait la vie mondaine, et on passait dans ses terres l'été et l'automne. La pression de la mode et des conventions était forte; il était aussi difficile à un aristocrate du 19ème siècle de passer l'été en ville qu'à un Suisse moyen d'avouer qu'il ne partira pas en vacances cette année. La mode voulut aussi que l'aristocrate voyage; dès le 18ème siècle, les nobles anglais prirent l'habitude de visiter les pays européens. Un long voyage marquait la fin de leur adolescence, le "grand tour". L'expression a donné naissance au mot "tourisme".

Nobles et bourgeois fortunés voyageaient pour visiter villes célèbres et sites historiques, pour contempler des paysages étonnants et des scènes de la vie populaire. On se mit à publier des guides pour faciliter les voyages, à construire des hôtels, à développer même des stations (le mot n'est pas anglais par hasard) où se soigner et s'amuser: les stations thermales et balnéaires se multiplient dès la fin du 18ème siècle, celles de montagne, dès le milieu du 19ème siècle. Tout le cadre des vacances existe donc déjà vers 1850. Ne manquent plus que les simples vacanciers.

Pour que tout le monde parte en vacances, en plus du désir, il fallait donner à chacun du temps, de l'argent et un moyen de transport. Rien de cela n'était à disposition des gens ordinaires. Un horaire d'employé et, surtout, d'ouvrier, au 19ème siècle, ne laissait pas de temps: dans la plupart des pays européens, les jours fériés, si nombreux jusqu'au 18ème siècle, disparaissent presque tous et même le repos du dimanche n'est pas assuré. Quant au salaire, il permettait à peine la survie d'une famille, ce qui ne faisait pas désirer un temps libre qui n'aurait pas été payé. Elle n'était pas que cynique la réflexion de Napoléon refusant de rétablir le repos dominical: "Les ouvriers doivent avoir le droit de travailler tous les jours, puisqu'ils mangent tous les jours". Le travail ouvrier se payait à l'heure ou à la pièce. Il était donc moins facile d'imaginer pour eux des congés payés que pour l'employé rétribué à l'année ou au mois. Le droit aux vacances allait descendre lentement l'échelle sociale, tout en profitant de l'amélioration des transports.

Le train fit du tourisme un phénomène de masse, en mettant les stations à quelques heures des grandes villes et pour un prix accessible. Le train est le charter du 19ème siècle, comme le montre l'Angleterre, où les chemins de fer se développèrent d'abord; la très aristocratique station balnéaire de Brighton devint populaire en quelques années, lorsque le train, en 1841, la relia à Londres. La diligence mettait six heures de Londres à Brighton et la place la moins chère était à 12 shillings. Avec le train, 3 shillings et deux heures suffisaient. Le lundi de Pâques 1862, 132.000 personnes envahirent Brighton: c'était un peu plus que le trafic des diligences sur toute une année (117.000 voyageurs en 1835).

Le phénomène fut vite perçu: la famille royale abandonna sa tradition de villégiature à Brighton en 1841, l'année même de l'arrivée du chemin de fer!

Tandis que les réseaux ferroviaires se construisaient, des catégories de salariés obtenaient des congés sans "retenue de traitement", ce qui réglait à la fois la question du temps libre et des moyens. En France, c'est le cas des officiers et des fonctionnaires; ces derniers obtiennent deux semaines dès 1853. Petit à petit, les employés des transports, des assurances, des grands magasins en bénéficient aussi. Pour profiter de cette nouvelle clientèle, les compagnies de chemins de fer créent des formules particulières, les "billets de bains de mer" à commencer par le fameux billet "aller et retour", avec rabais substantiel, jusqu'au "train des maris", service du samedi soir et du lundi matin, qui montre que les familles prenaient des vacances plus longues que celles auxquelles le père avait droit.

Ouvriers et paysans restent longtemps à l'écart des vacances ; chez les paysans, au moins catholiques, le développement massif des pèlerinages de groupes en tient un peu lieu. Par souci de leur santé, des uvres se développent pour envoyer les enfants ouvriers en vacances, mais pour les parents, l'accès aux vacances est lent, même s'il varie beaucoup d'un pays à l'autre. Il est précoce en Allemagne, très tardif en France où les conventions collectives comme la loi l'ignorent. Il faut attendre le Front populaire de 1936 pour que le droit à un congé payé soit reconnu à tout travailleur. En pleine crise, ce n'était d'ailleurs pas le souci dominant des ouvriers, mais plutôt celui du gouvernement Blum. La plupart des ouvriers firent de leurs vacances un dimanche de deux semaines: se reposer, bricoler, voir la famille, pique-niquer...

L'habitude de quitter son domicile le temps des vacances s'installa après guerre. En France comme ailleurs, ce sont les "Trente glorieuses", qui permettent le tourisme de masse: augmentation de la durée des vacances, du revenu, des moyens de transport. Et la majorité des habitants part en vacances (en France, le cap des 50% est franchi en 1974), tandis que le développement du transport aérien permet d'aller plus loin.

Les vacances scolaires récentes

Pour partir en vacances, il faut que les enfants ne soient pas à l'école... Cette évidence cache une évolution historique: les vacances scolaires se sont développées parallèlement aux vacances des adultes.

Les longues vacances d'été ne sont pas anciennes. L'écolier d'Ancien Régime avait beaucoup de jours libres en raison des fêtes, mais peu de vacances. Les collèges jésuites, par exemple, n'accordaient qu'une semaine aux plus jeunes, un mois aux classes terminales, avant la rentrée d'octobre. Quant à l'écolier du début du 19ème siècle, il n'avait pas plus de temps libre que l'employé ou l'ouvrier; en 1800, Napoléon avait même tenté de ne donner des vacances que tous les deux ans et seulement aux élèves qui se conduisaient bien... En 1816, sous la Restauration, l'auteur d'un "Guide des écoles élémentaires " proclame que "donner des vacances à la fin de l'année est un abus révoltant".

Ce sont les travaux agricoles qui obligent l'administration à prévoir des vacances. En France, il faudra presque tout le 19ème siècle pour que les différents niveaux scolaires aient le même horaire de vacances et que les vacances aient vraiment lieu en été! Longtemps, l'année scolaire se termine fin août, si bien que la circulaire ministérielle de 1859, instaurant une semaine de vacances à Pâques peut parler d'un repos nécessaire "au milieu de l'année scolaire". Puis le temps des vacances scolaires rejoint lentement celui des parents, à mesure que de plus en plus de parents en prennent. En 1902, elles commencent le 15 juillet et le 1er juillet dès 1959. Dans le même temps, elles s'allongent jusqu'à dix semaines. Ainsi, les parents peuvent fixer leurs vacances sans buter sur les horaires scolaires de leurs enfants, principe posé par le ministre de l'éducation du Front populaire en 1938 : "Les vacances des enfants doivent être mises en harmonie avec les congés payés des parents".

Estivant ou vacancier

En France, tout phénomène social se traduit par des querelles de vocabulaire. Dans les années 1950, où décolle le tourisme de masse, journalistes et linguistes se demandent comment appeler ceux qui en profitent. Un article du Figaro du 1er septembre 1956 pose gravement la question: "Estimez-vous que l'on puisse employer le terme vacancier?". Dans la très sérieuse "Revue du français moderne" de 1957, un professeur à la Sorbonne présente les résultats d'une enquête de "géographie lexicologique" sur la façon dont les provinciaux désignent les gens en vacance: "vacanciers", "estivants", "touristes", etc.?

A l'époque, "estivant" a le plus de succès: les vacances sont avant tout une affaire d'été. L'été est resté, le mot a reculé. Son rival "touriste" l'a emporté, même si "vacancier" ne se porte pas si mal. Mais, en 1957, relève le linguiste, "vacancier" est un mot dépréciatif!

A côté de ces mots banals, certains marquent mieux l'origine sociale des premiers vacanciers. En 1957, on dit volontiers en France "étrangers" ou "Parisiens", voire "bourgeois". D'autres mots montrent l'incompréhension des indigènes envahis: les "prend-l'air", les "gagas" et les "culs-blancs"... On n'est pas loin de Ricet Barrier, qui consacrera une chanson aux vacanciers où un provincial se demande ce que tous ces Parisiens viennent faire chez lui et conclut: "moi, quand j'veux de belles vacances, j'monte à Paris"

***

Au terme de trois mille ans de tâtonnement, l'Occident s'est doté d'un calendrier satisfaisant: l'année civile ne dérive plus par rapport à l'année solaire. Ainsi, le juillettiste et l'aoûtien qui se reposent au bord de la Méditerranée ne risqueront pas avant longtemps de se trouver dans la neige. Un calendrier satisfaisant, mais pas logique. Il paraîtrait en effet plus raisonnable que l'année commence le jour du solstice d'hiver par exemple, que les mois et les saisons coïncident. La combinaison de traditions très diverses n'a pas permis cette solution.

L'année moderne descend fondamentalement du calendrier préhistorique de la ville de Rome. Elle s'est enrichie d'apports égyptiens et babyloniens. La permanence d'archaïsmes remontant au moins au 5ème siècle avant Jésus Christ constitue sans doute l'élément le plus surprenant de notre année civile actuelle. Quoi de commun en effet entre le mode de vie et les croyances d'un pâtre du Latium à l'époque de Cicéron et d'un banquier zurichois travaillant aujourd'hui à la Banhofstrasse? Tous deux fêtent pourtant le début de l'année le même jour; tous deux acceptent sans rechigner d'appeler le dixième mois de l'année le "huitième".

L'explication de ce mystère se trouve dans les deux réformes réussies du calendrier comme dans les deux qui ont échoué. Autant le pape Grégoire que Jules César ont décidé d'adapter sans renverser. S'appuyant sur des savants pour arriver au meilleur résultat astronomique possible, ils n'en ont pas moins sauvegardé l'essentiel de l'ancien calendrier, se gardant bien de toucher au nom des mois ou aux bornes de l'année. En revanche, Charlemagne ou les révolutionnaires français ont tenté la table rase. Ils ont échoué. Le prestige de la civilisation romaine au moment de leur réforme n'explique que partiellement cet échec. La continuité montre surtout que les hommes détestent être dérangés dans leurs habitudes chronologiques. Montaigne, qui n'arrive pas à se faire au nouveau calendrier pourtant si proche de l'ancien, illustre cette attitude. Il en est de même pour les protestants ou les orthodoxes s'accrochant à leur ancienne année aussi longtemps que possible. Plus récemment, la résistance qu'a provoquée l'introduction de l'heure d'été confirme cette difficulté à accepter que le temps, indiscuté, change de rythme.

Cette attitude explique sans doute pourquoi les notions chronologiques évoluent si lentement et par petites touches sporadiques, plutôt que par sauts. Dans l'histoire du temps, l'évolution est permanente, les révolutions sont vouées à l'échec.

Chapitre 2: de la semaine à la seconde

Spécialiste de la chronologie, le moine anglais Bède le Vénérable vivait au 8ème siècle. Il a fait remarquer dans son ouvrage "Du calcul du temps": "Les divisions du temps viennent de la nature, de l'habitude ou de l'autorité".

Une division naturelle s'impose immédiatement à l'esprit: la succession du jour et de la nuit. En revanche, seules l'habitude et l'autorité permettent de regrouper arbitrairement les jours en semaines, de fixer à moment déterminé le début d'une nouvelle journée et de diviser le jour en heures, minutes et secondes. La situation actuelle implique une longue évolution, complexe. Ce processus commence aux Sumériens et Babyloniens, passe par les juifs, les premiers chrétiens, les astrologues, les astronomes et les horlogers.  

A- LA SEMAINE JUIVE. L'APPORT DES CHRÉTIENS ET DES ASTROLOGUES

Les Hébreux ont inventé la semaine. Ils en numérotaient les jours. Les astrologues leur ont donné des noms de sept astres divins. Voilà un bref survol qui mérite quelques explications.

Les juifs ont très probablement inventé la semaine de sept jours. Elle rythme encore leur vie religieuse, puisqu'ils consacrent le septième jour au repos du sabbat, tout comme Dieu se reposa le septième jour de la Création.

Pendant la Captivité de Babylone, les juifs empruntèrent à leurs hôtes leur calendrier annuel basé sur les phases de la lune. Ils s'inspirèrent aussi des Babyloniens pour créer la semaine. En effet, les Babyloniens connaissaient déjà des périodes fixes ressemblant aux semaines, mais elles duraient tantôt sept, tantôt huit jours. La semaine juive de sept jours constitue sans doute une simplification de ce système mieux adapté au mois lunaire. Il faut en effet exactement quatre "semaines" babyloniennes pour constituer un mois lunaire de 29 ou 30 jours, alors que les semaines juives ne recouvrent jamais un mois lunaire.

Les tout premiers chrétiens vécurent à l'ombre des synagogues. Certains même pratiquaient le sabbat et la plupart continuèrent naturellement à vivre au rythme de la semaine.

Quelques indices ténus dans les Lettres de saint Paul et dans les Actes des Apôtres paraissent démontrer que, dès l'époque apostolique, les communautés chrétiennes se réunissaient le dimanche pour commémorer la Résurrection de Jésus Christ. Dans ces textes, ce jour est simplement appelé le "premier jour".

En effet, à part pour le jour du sabbat, les juifs ne donnent pas de nom aux jours de la semaine; ils se contentent de les numéroter. Ce n'est que dans l'Apocalypse, rédigée peu avant l'an 100, qu'apparaît l'expression "jour du Seigneur" qui donnera par contraction en français le mot dimanche (dies dominica). Pour les autres jours, les premiers chrétiens se conforment à la mode juive et numérotent les jours.

Les "Chaldéens", astrologues d'origine orientale, connurent un succès considérable dans l'Empire romain. Ils vénéraient depuis longtemps, comme des dieux, les sept astres majeurs. Une coutume qui remonte à l'invention de l'astrologie en Babylonie. Ces astrologues empruntèrent la semaine aux juifs et aux chrétiens dans des circonstances que nous ignorons. Ils baptisèrent les jours de la semaine en fonction des sept astres. Comme ils vivaient dans l'Empire, ils ne leur donnèrent pas le nom des dieux babyloniens originels, mais ceux du panthéon gréco-romain. Cette nouvelle manière de nommer les jours n'est pas attestée avant la fin du 2ème siècle de notre ère. Elle ne doit guère être plus ancienne. Il faut préciser que cette semaine "planétaire" ne commence pas le dimanche, mais le samedi. Dans le système, le premier jour de la semaine devient le jour de Saturne, le second, celui du Soleil; le troisième est consacré à la Lune (Lunae dies, lundi). Les suivants aux planètes Mars, Mercure et Vénus. Les astronomes n'avaient en effet pas découvert encore toutes les planètes du système solaire.

Ce mode de faire fut adopté même par les chrétiens. Les Pères de l'Eglise eurent beau tempêter pour demander à leurs ouailles de numéroter les jours selon l'antique usage, ils ne parvinrent pas à les faire revenir en arrière. Tout au plus appelait-on le dimanche alternativement "jour du Soleil" ou "jour du Seigneur" et le samedi, "jour de Saturne" ou "jour du sabbat". Cette christianisation partielle de la semaine s'est développée lentement après le triomphe du christianisme. En français, cet usage s'est imposé: samedi et dimanche viennent de "sabbati dies" et de "dies dominica". Les Anglais de leur côté parlent encore des jours de Saturne et du Soleil.

En revanche, les fidèles orientaux entendirent mieux les exhortations de leurs pasteurs; la Grèce et les pays slaves ont renoncé à la semaine planétaire et numérotent encore aujourd'hui les jours de la semaine, tout comme les Portugais.

Au 4ème siècle de notre ère, la religion païenne romaine avait évolué. Jupiter était peu à peu détrôné par des divinités orientales solaires comme "Sol invictus" (le Soleil invaincu) ou comme Mithra. Aussi, le premier empereur chrétien Constantin, qui avant sa conversion était un adorateur inconditionnel du Soleil, ne rencontra-t-il guère de résistance lorsqu'il décréta en 321 de notre ère que le "jour du Soleil" serait chômé. Il faisait toutefois une exception pour les paysans, une écrasante majorité de la population de l'Empire. Païens et chrétiens pour des raisons différentes saluèrent l'idée. Et pourtant pendant les trois premiers siècles, les chrétiens avaient travaillé normalement le dimanche, se contenant de célébrer ce jour-là la Sainte Cène. Par son acte, Constantin a simultanément créé le dimanche chômé et donné un statut officiel à la semaine. Elle pouvait conquérir le monde. Elle ne s'en priva pas.

Le début de la semaine

Quel est le premier jour de la semaine? Dans la semaine planétaire, le samedi constituait le début de la période. Cet usage n'a guère duré. Les premiers chrétiens se sont conformés à l'usage juif: le dimanche est le premier jour. Voilà pourquoi en allemand, le mercredi est appelé "milieu de semaine", "Mittwoch".

Dans le monde francophone notamment, on se mit progressivement à estimer que l'on ne pouvait commencer la semaine par un jour de repos et le premier jour ouvrable, le lundi, s'imposa comme le commencement de la semaine. Le monde anglo-saxon partage ce point de vue. L'expression week-end, "fin de semaine", pour désigner le samedi et le dimanche ne s'explique pas autrement.

Dieux et jours anglais

Les Angles et les Saxons ont adopté la semaine planétaire au tout début du Moyen-Age, alors que ces deux peuples germaniques venaient de conquérir la Grande-Bretagne. Ils n'avaient pas tous embrassé le christianisme. Mais ils disposaient d'un panthéon différent de celui des Romains. Ils adaptèrent donc les jours de la semaine en leur donnant des noms de leurs propres dieux, tout en cherchant des similitudes entre les dieux romains et leurs divinités germaniques. Ils se sont contentés de prendre le nom du soleil et de la lune pour dimanche et lundi. Le dieu saxon Tiw a remplacé Mars pour le mardi, d'où "Tuesday". Le dieu magicien Wodan (Wednesday) a remplacé Mercure. Et le dieu souverain Thor s'est substitué à Jupiter dans "Thursday". La belle Frey ressemblait à la déesse Vénus, d'où "Friday". En revanche, ils n'ont pas su trouver un dieu qui ressemblait à Saturne et conservèrent le nom romain dans "Saturday".

Chez les Babyloniens du 2ème millénaire avant notre ère, les astrologues avaient baptisé une planète brillante du nom de leur déesse Ishtar. Un disciple de Platon, qui nomma les planètes d'après les divinités grecques, l'appela Aphrodite. Puis, les Romains en firent Vénus. Elle est devenue Frey en Angleterre. Un parcours vertigineux à travers le temps, l'espace et les religions.

B- LA SEMAINE DE TRAVAIL. L'INVENTION DE L'HORAIRE HEBDOMADAIRE

Horaire peu humain

L'horaire de travail va aujourd'hui de soi. Il se calcule en général en nombre d'heures par semaine. Les syndicats tentent d'en diminuer la durée, mais n'en contestent pas le principe. Et pourtant pendant de nombreux siècles, on s'est passé de mesurer le temps passé au labeur. La lumière du jour et les usages en vigueur dans les différents corps de métiers ont suffi à satisfaire employeurs et employés presque jusqu'à la fin du Moyen Age. Il est vrai que la société surtout rurale était habituée à des charges de travail irrégulières selon les saisons.

Pas étonnant que l'horaire de travail se développe d'abord chez des tisserands ou les foulons. Des métiers où le salaire constitue la plus grande part du coût de production et qui connaît un début d'industrialisation dès le 13ème siècle. L'horaire de travail est en effet indissociable de l'histoire industrielle.

C'est entre les 13ème et 14ème siècles que naissent les journées de travail d'un nombre d'heures déterminées, mais elles restent variables selon les saisons. Pas de quoi être surpris: c'est exactement à la même époque qu'employés et patrons se battent pour en déterminer la durée.

Les patrons veulent allonger la durée quotidienne du travail. Ils inventent une cloche destinée à marquer le début et la fin du travail. Une cloche fort impopulaire chez les ouvriers qui tentent souvent de s'en emparer.

Le monde agricole n'échappe pas à l'évolution générale. Symptomatique à cet égard, le conflit qui oppose pendant une bonne décennie vignerons-tâcherons et propriétaire de vignes à Auxerre dès 1383. Les ouvriers quittent trop tôt les vignes au goût du patron; ils veulent pouvoir "cultiver leurs propres vignes, soit aller à l'auberge, soit jouer à la paume, soit aller ailleurs". Une série d'ordonnances royales finit par y mettre bon ordre: les ouvriers doivent se trouver sur la vigne au lever du soleil et la quitter au coucher, en prenant "des pauses raisonnables". Mais la coutume locale voulait que les ouvriers quittent les lieux au milieu de l'après-midi. On sent que le conflit oppose l'antique usage à un horaire moderne.

Ce passage se fait d'autant plus facilement qu'au cours du 14ème siècle se répand l'horloge mécanique inventée à la fin du siècle précédent. La cloche de travail est progressivement remplacée par une horloge. Les historiens relèvent des dizaines de conflits où les ouvriers accusent leurs employeurs de trafiquer l'horloge et se cotisent pour en acheter une qui permette de vérifier l'heure.

Toutefois, l'horaire de travail reste longtemps lié à la durée de la lumière du jour: les journaliers travaillent moins en hiver, et touchent aussi un salaire moindre.

La question ne se pose pas pour les mineurs qui travaillent à la lumière artificielle. En 1372 apparaît pour la première fois le décompte moderne des heures dans le règlement d'une mine: les mineurs doivent travailler huit heures par jour. Peu après, apparaît l'horaire qui assure une production 24 heures sur 24: les trois fois huit heures ou le quatre fois six heures, selon la nature du travail. Il ne s'applique d'abord qu'aux mines.

Très progressivement, dès la fin du 14ème siècle, on commence à calculer le travail non pas en journées, mais en heures. Le salaire à la journée devient naturellement un salaire horaire. Il est attesté pour la première fois en 1387 sur le chantier de la cathédrale de Milan. Et la durée des pauses pour les ouvriers y est sévèrement contrôlée. Mais ce mode de faire ne se généralise que fort lentement et la journée de travail reste l'unité de mesure de travail la plus répandue jusqu'au 19ème siècle.

C'est l'industrialisation aux 18ème et 19ème siècles qui impose les horaires de travail draconien. Dès lors, on travaille autant en hiver qu'en été, voire la nuit que le jour.

Peu avant 1700, le règlement d'une gigantesque aciérie anglaise fait figure de pionnier. Des surveillants notent en heures et en minutes le temps de travail de chaque ouvrier. Assis à côté d'une horloge; ils ont aussi pour tâche de sonner la pause de midi et la fin du travail. Les ouvriers doivent également noter minutieusement leur durée de travail et l'activité déployée. Ils sont payés à l'heure et à la minute. La timbreuse n'est pas loin...

C'est l'embryon d'une organisation scientifique du travail industriel qui conduisit au travail à la chaîne et à des horaires inhumains. Il faut attendre le 19ème dernier pour que le temps de travail devienne un véritable combat politique qui permit d'importantes victoires syndicales. Mais là c'est une autre histoire qui a conduit à la semaine de cinq jours et d'une quarantaine d'heures.

Naissance du week-end

Le rythme de cinq jours de travail suivis de deux jours de repos constitue en général notre lot hebdomadaire. Ce rythme est récent: il s'impose au cours du 20ème siècle. Ce constat n'implique pas que l'Occident travaillait forcément davantage autrefois. Avant la Réforme, il existait chaque année près de 200 jours chômés, dimanches et fêtes religieuses. En revanche, le samedi fut longtemps pour les chrétiens un jour de travail comme un autre. Pour créer le week-end, il fallut les ligues morales qui luttaient contre l'ivrognerie vraie ou supposée des ouvriers et les syndicats qui tentaient de limiter la durée de travail devenue abrutissante dès l'avènement de l'ère industrielle.

Depuis le 4ème siècle de notre ère, les dimanches sont théoriquement consacrés au repos et à la prière. Une création des premiers empereurs chrétiens. Dès le début du christianisme, les Pères de l'Eglise ont en effet déplacé le fête juive hebdomadaire du samedi au dimanche. Au cours du Moyen-Age, le nombre de fêtes chômées se multiplient.

Toutefois, avec la Réforme et l'avènement progressif de l'industrialisation, les fêtes chômées diminuent comme peau de chagrin. Dans les pays protestants, toutes les fêtes de saints sont d'emblée abandonnées; dans les régions catholiques, sous la pression des contraintes des usines, le nombre de fêtes chômées diminue progressivement. Et ne restent bientôt pratiquement que les dimanches. Et pas toujours, il se trouve des ouvriers qui travaillent sept jours sur sept...

C'est ainsi qu'au 18ème et 19ème siècle, l'ouvrier travaille entre 11 et 13 heures par jour ouvrable, en tout cas du lundi au samedi. Mais il inventa le Saint Lundi, jour consacré à chopiner avec les collègues de travail au bistrot du coin (lire ci-dessous), au grand désespoir des patrons et des gardiens de la morale publique.

Ces derniers inventeront en Angleterre le samedi après-midi de congé. Diverses associations militaient pour que disparaissent les lundis consacrés aux beuveries et aux paris. L'une d'entre elle, la "Metropolitan Early Closing Association", fondée en 1842, lutta d'abord pour la fermeture des magasins à 18 heures. Les vendeurs anglais travaillaient dix-huit heures quotidiennement. Cette association déplorait que vendeurs et employés passent leur dimanche à dormir et à se distraire, négligeant les offices religieux. Il fallait donc alléger leur horaire de travail pour les inciter à marcher droit. L'association proposa en 1855 de fermer les magasins à 13 heures le samedi pour leur permettre de consacrer le dimanche à la prière et à de saines occupations, comme les promenades en famille.

Peu de gérants de magasins suivirent cette injonction. En revanche, les patrons d'usines se montrèrent intéressés. Ils souffraient du Saint Lundi, car ils ne pouvaient jamais prévoir quelle proportion d'ouvriers seraient absents. D'où des difficultés d'organisations et des pertes importantes. Ils proposèrent aux ouvriers de troquer l'inofficieux lundi contre un samedi après-midi négocié. En 1874, l'Angleterre votait une loi qui réduisait à six heures et demie le temps de travail du samedi. Un horaire que les Français nommèrent la semaine anglaise. La semaine de cinq jours et demi était née.

Le mot week-end apparaît à la même époque, attesté pour la première dans un magazine anglais de 1879. Le mot présenté comme récent désigne une escapade hors de chez soi le samedi après-midi et le dimanche.

D'Angleterre, la coutume se répandit progressivement.

Aux Etats-Unis, les syndicats luttaient pour la diminution générale du temps de travail. Dans la foulée, ils réclamaient que la semaine se termine le samedi à 13 heures. Les pelletiers de New-York obtinrent gain de cause en 1912. Dans les années 20, tout le pays se convertit à la semaine anglaise.

Restait à obtenir le samedi entier. Quelques précurseurs apparaissent aux Etats-Unis, en particulier grâce à l'influence de la communauté juive qui avait des difficultés à pratiquer le sabbat. Ainsi, une usine qui comptait de nombreux juifs parmi ses employés décide de fermer tout le samedi en 1908 déjà. Les importantes usines Ford emboîtent le pas en 1926; trois ans plus tard, un syndicat de drapier américain, dont la majorité des membres étaient de religion juive demande une extension de cette pratique. En 1940, la journée de huit heures et la semaine de 40 heures est instaurée aux Etats-Unis, le week-end prend définitivement sa forme actuelle.

En Europe s'imposa d'abord la semaine anglaise, puis le week-end américain.

L'instauration de la semaine anglaise en Europe est en général difficile à dater, car elle s'impose progressivement chez chaque employeur, au rythme des luttes syndicales. Une exception notable, celle de l'Italie: en 1935, Mussolini décréta que les Italiens cesseraient de travailler le samedi à 13 heures. Il fut scrupuleusement obéi. En France, la semaine de cinq jours et demi se répand dans les premières décennies du 20ème siècle. Elle dura jusqu'en 1965 où la pratique d'un week-end complet s'imposa.

En Suisse, l'évolution est également lente. En 1877, la loi limite le temps de travail à 11 heures chaque jour et 10 heures le samedi. En 1914, les autorités fédérales décrètent que la semaine de travail compterait 59 heures sur six jours. A la suite de la grève générale en 1919, la semaine est ramenée à 48 heures, rendant possible le congé du samedi après-midi. Mais la mesure n'est pas applicable au secteur de la construction. La grève de 1928 obligea la signature d'une convention collective qui libérait les travailleurs du bâtiment le samedi après-midi.

L'instauration du week-end américain est bien plus récente. Elle se fera au gré de revendications syndicales et de la diminution du temps hebdomadaire de travail en particulier en 1964 et 1975.

Le samedi chaque lundi

La légende prétend que le Saint Lundi est né chez les savetiers britanniques. On aimait se moquer de leur prétendue faible intelligence: ils auraient oublié le jour de leur patron saint Crépin et auraient décidé de le fêter chaque lundi en fermant boutique. En fait, le Saint Lundi est attesté un peu partout en Occident et cette anecdote constitue sans doute une légende. Elle possède toutefois une ombre de vérité historique. Il se peut que les ouvriers et les petits artisans frustrés de ne plus bénéficier de fêtes patronales et de perdre tant de jours chômés se soient habitués à ne pas travailler le lundi. La coutume est toutefois liée aux horaires de travail démentiels dans le monde artisanal, puis industriel.

Le choix du lundi tient à une raison prosaïque: les ouvriers étaient payés chaque samedi. Retrouvant leurs collègues à l'entrée de l'usine, ils avaient ce jour-là encore les moyens de payer une tournée.

Le Saint Lundi, appelé aussi Lundi bleu est attesté en Angleterre, en France, en Allemagne et en Suisse. La pratique apparaît à la fin du 15ème siècle déjà, soit avant même la suppression du congé pour de nombreuses fêtes religieuses. Selon les sources, seuls les ouvriers observent cette coutume; les ouvrières travaillent davantage...

Un graveur genevois a consigné cette coutume. Il vient de commencer son nouveau travail en 1871. Sur le chemin de l'atelier, un collègue lui offre une tournée, puis c'est son tour, puis celui d'un autre. Il veut aller travailler, mais ses nouveaux amis l'entraînent à faire un tour au Bois de la Bathie, puis à jouer aux boules... Il conclut: "C'était mon premier lundi, mais ce ne fut pas le dernier!"

La pratique est bien répandue. En 1900, un inspecteur suisse du travail relève par exemple que les huit ouvriers d'une petite entreprise totalisent 94 lundis bleus en quatre mois...

Le Saint Lundi disparaît en Suisse dans les années 20, une disparition liée à la loi de 1919 instaurant les 48 heures de travail hebdomadaire. Preuve que le Saint Lundi consacré à l'amitié entre collègues constituait surtout une soupape pour des hommes surmenés.

C- JOUR ET HEURES. RYTHMER LA COURSE DU SOLEIL

La succession du jour et de la nuit forme l'unité chronologique par excellence. Mais, toute division plus petite de cette période relève de l'arbitraire. Il fallut bien des tâtonnements pour arriver à l'heure que nous connaissons. Car dans l'Antiquité régnait une joyeuse variété. Les premiers Romains se contentaient de partager la journée en matin, midi, après-midi, soir et la nuit en quatre veilles. Les Grecs distinguèrent d'abord matin, midi et soir, divisant aussi la nuit en trois périodes.

Les heures n'arrivent en Occident qu'au 4ème siècle avant J.-C. en même temps que le cadran solaire se généralise. Une invention égyptienne. Et encore, la pratique met des siècles à s'imposer. Lors de la prise de la ville sicilienne de Catane par les Romains en 292 av. J.-C., un général importe le premier cadran solaire à Rome. Pendant 99 ans, les Romains se contenteront de cette unique montre. Elle indique des heures fausses puisque Catane ne se situe pas sur la même latitude que Rome.

L'Occident a sans doute emprunté les heures à l'Egypte, même si les anciens auteurs croyaient qu'elles venaient de Babylone. Les prêtres babyloniens avaient divisé le jour en douze périodes correspondant chacune à deux de nos heures. La raison de ce choix n'est pas éclaircie: est-ce un hommage aux douze mois de l'année? Est-ce parce que les Babyloniens utilisaient dans la vie courante un système basé sur soixante, un multiple de douze?

Probablement influencés par le modèle babylonien, les Egyptiens mesuraient le temps en se basant sur douze heures de jour et douze heures de nuit. Et cela en tout cas dès 1300 avant J.-C. Les Grecs adoptèrent ce système, puis les Romains l'empruntèrent aux Grecs.

Ce système présente quelques inconvénients pour les personnes soucieuses de précision: les heures varient de longueur selon les saisons et les latitudes et seuls la sixième heure du jour et de la nuit se termine toujours au même moment, soit à midi et à minuit. A Rome, l'heure diurne durait 80 de nos minutes en été, et seulement 40 en hiver. Malgré cela, certaines régions méditerranéennes continuèrent à user de ces heures variables jusqu'au 19ème siècle.

Déjà les savants grecs et romains se rendirent compte qu'une heure variable ne convenait pas à des calculs précis, en particulier pour les observations astronomiques. Ils inventèrent l'heure à durée stable en divisant le jour en 24 parts égales sans se soucier de la clarté ou de l'obscurité. Une heure appelée équinoxiale, parce qu'elle n'existait dans la vie courante qu'aux jours d'équinoxe. Mais cette heure fixe, qui est la nôtre, mit plus de 1500 ans à quitter les cabinets de travail des savants.

Dans l'intervalle, les heures romaines tendirent même à disparaître. Au cours du Moyen Age, elles ne restèrent utilisées que dans certaines régions ou par les savants. Les heures canoniales ou heures de prières les remplacèrent progressivement. Il s'agit d'un rythme inspiré des heures romaines: à l'origine, l'église partagea le jour en sept périodes, matines, prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies, dont la durée variait également en fonction de la saison.

En se diffusant au début du 14ème siècle, l'horloge à rouages remit au goût du jour le système romain basé sur 24 heures. Avec une différence de taille: les contraintes techniques de l'horloge mécanique imposaient une heure de durée constante. Les savants de l'Antiquité n'avaient pas su imposer l'heure fixe au monde. Les horlogers y parvinrent dès les années 1330. Mais ce ne fut que progressivement, car jusqu'au 15ème siècle, beaucoup préférèrent les antiques heures variables.

Quand commence la journée?

Repos dans l'obscurité de la nuit et travail lorsque le soleil luit. S'il est une unité chronologique qui s'impose dès les origines de l'humanité, c'est bien la succession du jour et de la nuit. Elle rythme les activités. Et même les progrès foudroyants au cours du 20ème siècle dans les modes d'éclairage ne sont pas parvenus à éradiquer ce rythme.

Cette unité chronologique laisse une question ouverte: à quel moment passe-t-on d'un jour à l'autre? Les anciennes civilisations proposent plusieurs réponses à cette épineuse question, ainsi qu'en témoigne ce texte de Pline l'Ancien qui vit au 1er siècle de notre ère: "Le jour lui-même n'a pas été délimité par tout le monde de la même manière: les Babyloniens le comptent entre deux levers du soleil, les Athéniens entre deux couchers, les Ombriens de midi à midi, le commun des hommes de l'aube aux ténèbres. Les prêtres romains et ceux qui ont déterminé le jour civil, ainsi que les Egyptiens et Hipparque, de minuit à minuit".

Les Romains ont donc choisi le milieu de la nuit comme début du jour civil. Nous sommes les héritiers de cette pratique. Et pourtant c'était un moment difficile à calculer: à minuit, les cadrans solaires sont aveugles. Pourquoi minuit? Mystère. Les explications laborieuses de l'érudit Plutarque au 2ème siècle ne démontrent qu'une chose: les Romains eux-mêmes ignoraient la cause de cette singularité. Elle était en contradiction avec leurs deux fois douze heures importées d'Egypte, puisqu'on n'en interrompait pas le compte à minuit, moment où l'on passait seulement de la sixième heure à la septième de la nuit.

La plupart des civilisations, qui comme les Romains disposaient à l'origine d'un calendrier lunaire, changeaient de jour au coucher du soleil. C'était le mode des compter des Celtes, des Germains, des Grecs, des Hébreux, et encore aujourd'hui les musulmans. Les Egyptiens qui ont inventé le calendrier solaire faisaient en général commencer leur journée avec le lever de l'astre quoiqu'en dise Pline l'Ancien; les Perses faisaient de même.

La méthode romaine présente un avantage certain sur les autres: minuit comme midi constitue un point fixe dans la journée, tandis que le soleil ne se lève ni ne se couche à la même heure d'une semaine à l'autre. C'est sans doute pour cette raison que les astronomes babyloniens choisirent avant les Romains minuit comme point de départ pour calculer les lunaisons.

Numéroter les heures à partir de minuit

Les deux cycles de douze heures romaines commençaient au lever et au coucher du soleil. Avec la diffusion de l'horloge mécanique au 14ème siècle se posait la question de déterminer l'heure "zéro". Les usages les plus divers se mirent en place en Europe. Ainsi, la mode italienne voulait que l'on lance l'horloge pour 24 heures au coucher du soleil, la "première heure" de nuit chez les anciens Romains. D'autres séparaient, comme les Romains, heures de jour et de nuit. Avec l'heure de durée fixe, ce procédé impliquait en Allemagne huit heures de jour et seize heures de nuit au mois de décembre: on abandonnait ainsi les douze heures de jour face aux douze heures de nuit. Les divers systèmes en concurrence contraignaient à des réglages approximatifs tous les trois ou quatre semaines. Interventions qui présentaient l'inconvénient d'user les rouages.

La mode romaine de commencer une nouvelle journée civile à minuit à la sixième heure, si pratique, ne donna que très lentement l'idée de commencer à compter les heures à partir de minuit sur les horloges. Ce mode est attesté d'abord dans les pays du Nord à la toute fin du Moyen Age. Il était appelé "demi-horloge" parce que le cadran, semblable à ceux de nos montres, ne comportait que douze heures. Il fallait pour arriver à ce résultat renoncer à la distinction romaine entre heures de jour et de nuit dans le décompte des heures. Il fallait accepter que la septième heure romaine de la nuit devienne la première du jour et faire de même pour la septième heure de l'après-midi. Lente révolution dans les esprits. Dans de nombreux endroit, il faut attendre la fin du 18ème siècle pour que disparaissent les singularités chronologiques. L'usage de compter les heures à partir de minuit est pourtant apparu avant l'horloge à rouages: les astronomes médiévaux l'utilisaient pour situer dans le temps les phénomènes célestes.

Heure d'été, heure d'hiver

Une fois par année, au dernier dimanche d'octobre la Suisse, avec une bonne partie de l'Europe, quitte l'heure d'été pour entrer dans l'heure d'hiver. Dans la nuit de samedi à dimanche, il faut retarder sa montre d'une heure pour regagner l'heure perdue en mars précédent.

Aux derniers week-ends de mars et d'octobre, les bistrots résonnent et raisonnent de conversations du genre: "Alors on perd ou on gagne une heure? Faut-il avancer ou reculer sa montre?" Madame et Monsieur tout le monde disserte sur les bienfaits et surtout les méfaits du changement horaire. Ce n'est pas nouveau. André Gide notait dans son journal en juin 1916: "Hier, sur l'invite du gouvernement, on a avancé toutes les pendules d'une heure. On n'imaginerait pas le nombre d'inepties que cette décision a fait dire. On trouvait à parler là-dessus des heures durant."

C'est justement en France en 1916, alors que la Guerre mondiale bat son plein que l'heure d'été est instaurée six mois par année. Il s'agit d'économiser l'électricité en prolongeant le soir la lumière du jour. A l'époque le courant électrique sert surtout à l'éclairage.

La France vivra avec ce système jusqu'en 1940. Cette année, Adolf Hitler décrète que les Français se conformeront à l'heure allemande afin de faciliter les communications entre occupants et occupés. Les Français vivent ainsi jusqu'en 1945 avec une montre décalée de deux heures sur le soleil. En 1945, ils reviennent à leur ancienne heure et il n'est plus question d'heures d'été jusqu'en 1975.

A cette date, le président Valéry Giscard d'Estaing décide d'introduire l'heure d'été dès l'année suivante. La raison invoquée est l'économie d'énergie. On est alors en plein choc pétrolier. Le 28 avril 1976, la France tourne le remontoir de sa montre.

Malgré les résistances qui s'affirment lentement et la difficulté à évaluer les économies d'énergies occasionnées par cette mesure, l'Europe va progressivement se mettre à l'heure d'été. En 1977, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas adoptent la coutume française. Ils sont suivis par l'Allemagne en 1980. D'autres pays dont la Suisse feront de même en 1981. En 1983, toute l'Europe est conquise. Dans la foulée se mettent en place des comités qui luttent contre l'heure d'été, mais sans succès; ils invoquent surtout le rythme biologique perturbé, en particulier chez les enfants et les difficultés des paysans qui sont soumis aux rythmes du soleil avant celui de leur montre.

Le cas suisse est particulier: c'est le seul pays où le changement d'heure a suscité une consultation populaire en raison d'un référendum. En mai 1978, les citoyens ont refusé l'introduction de l'heure d'été par 52,1% des voix. Entre temps, le ralliement de l'Autriche et de l'Allemagne à ce système a convaincu le Conseil fédéral de passer outre le verdict des urnes. Il fallait éviter que la Suisse ne devienne un îlot en Europe. Les Chambres ont accepté à une large majorité et la Suisse s'est ralliée.

Depuis lors, le pays a vécu à ce rythme, avec une légère réforme en 1996: si l'heure d'été continue à être introduite pendant la nuit du dernier week-end de mars, le retour à la normale ne se produit plus fin septembre, mais au dernier dimanche d'octobre. Il s'agissait simplement de s'aligner sur les pratiques européennes. En revanche, l'heure d'été pourrait mourir dès l'année prochaine...

En 1997, le gouvernement français d'Alain Juppé a songé à revenir à l'heure unique, en justifiant cette mesure par le respect du rythme biologique des enfants et des animaux de la ferme. Mais la France qui avait lancé l'heure d'été n'est plus seule. Il existe une directive européenne sur la question. Les ministres des transports de l'Union ont décidé de prolonger sa validité jusqu'en 2001.

La Forclaz résiste

Dans un pamphlet fort argumenté contre l'heure d'été "Vive l'heure d'hiver!", paru en 1989 à Paris, l'auteur, Claude Michelet, tresse des couronnes aux habitants de l'un des villages d'Ormont-Dessous, La Forclaz. Seuls contre tous, ils ont résisté à la "fantaisie technocratique". A le lire, les habitants ont su résister et vivent toute l'année à la même heure. Plus de dix ans après, la résistance s'est émoussée. Mais Ormont-Dessous reste un vivant symbole de la ténacité montagnarde: la laiterie maintient encore aujourd'hui toute l'année son horaire d'hiver. Pour le reste, comme le constate la patronne de la laiterie, "il faut bien tenir compte des horaires des bus scolaires". Si bien que les habitants ont fini par vivre comme tout le monde au rythme décidé en haut, sauf quand il s'agit de livrer les boilles à la laiterie.

Fuseau horaire

  Pour établir dans un pays une heure d'été, il faut une heure tout court... Et longtemps, les pays d'Europe n'avaient pas unifié leur horaire: il y avait une bonne demi-heure de différence entre une horloge à Besançon et une autre à Brest. Chaque région se fiant au soleil pour fixer son heure.

Ces différences constituaient un véritable casse-tête pour les malheureux qui devaient établir les horaires de train. A la fin du 19ème siècle, chaque pays tenta d'avoir une heure unique, ou pour les plus grands pays d'établir un fuseau horaire, malgré de fortes résistances sporadiques des populations qui ne voulaient pas d'un changement de quelques dizaines de minutes.

C'est avec cette volonté d'unification que le monde décida d'un système commun. En 1884 eut lieu la Conférence internationale du Méridien. A l'exception de la France, tous les pays acceptèrent de se conformer au système de Greenwich: 24 méridiens définiraient les heures de la journée en n'importe quel point du globe. On partait d'un point zéro arbitraire, situé dans un faubourg du sud-est de Londres, Greenwich, qui abritait un ancien et prestigieux observatoire.

Dès lors, l'heure légale d'un pays ou d'une région se calcule en fonction du méridien de Greenwich auquel on ajoute un nombre d'heures rondes, l'heure de référence s'appelle GMT, "Greenwich Mean Time, le temps moyen de Greenwich". Ainsi sur tous les clochers de la terre, l'heure pile sonne au même moment qu'il soit onze heures du soir ou trois heures de l'après-midi.

Pendant 27 ans, la France fit bande à part. Elle avait adopté le méridien de Paris comme référence et ne voulait pas en démordre. Elle finit par céder en 1911 et abandonna les neuf minutes et vingt secondes qui la séparait de Greenwich. Cinq ans plus tard, elle créait l'heure d'été.

D-MINUTES ET SECONDES: DE VIEILLES JEUNES

Dès l'invention de l'heure, les savants se mettent à la subdiviser, mais avant l'horloge, les divisions restent toute théoriques.

Inventeurs de l'heure, les Babyloniens s'empressent en effet de la partager en de multiples parties. Ces divisions du temps ne sortent toutefois pas des tablettes d'argile des savants. Le rythme de vie et l'absence de systèmes performants de mesure du temps ne le permettent pas. Il faudra attendre le 15ème siècle pour que la minute entre dans la vie quotidienne et le 17ème pour que la seconde fasse de même.

Les Babyloniens utilisaient un système de numérotation non pas basé sur dix, comme nous, mais sur douze et sur son multiple soixante. Les Babyloniens ont emprunté à Sumer cette manière de compter, dont l'origine n'est pas éclaircie. L'utilisation de douze pourrait s'expliquer par le fait que les Sumériens ajoutaient à leurs doigts leurs deux mains lorsqu'ils comptaient. Plus vraisemblablement, c'est le nombre de mois lunaires de l'année sumérienne qui a donné une valeur de référence au chiffre douze.

Le chiffre soixante, plus important encore dans leur système, n'est pas expliqué de manière satisfaisante. Reste que mot pour désigner 60 en sumérien se traduit littéralement par "un sixième". Un sixième de 360, soit le nombre de jours qui forment une année sumérienne et de là le nombre de degré d'un cercle...

Influencé par ce système de numérotation, les savants babyloniens divisèrent chaque degré du cercle en 60 parts et chacune de ses 60 parts en soixante nouvelles fractions. Ils firent de même avec l'heure.

Pour le temps, les Babyloniens imaginèrent plusieurs modes de divisions, ils divisèrent ainsi le jour en soixante parts égales. Systèmes qu'adoptèrent les anciens Indiens et Chinois.

Ils se rallièrent à une autre fraction de la journée plus commode: douze heures par révolution solaire. Chacune de leurs heures (nommées béru) valait donc deux des nôtres. Sur le modèle du cercle, les mages divisèrent l'heure en soixante minutes (parfois en trente). Chaque minute était divisée en soixante secondes.

Les Grecs empruntèrent aux Egyptiens le système de 24 heures, douze heures de jour et douze heures de nuit de longueur inégale selon les saisons. Mais ils se tournèrent vers Babylone pour trouver des unités de temps plus petites.

L'auteur de cet emprunt est probablement Hipparque, astronome vivant vers 150 av. J.-C. Pour ses observations, il adopta l'heure équinoxiale: les deux équinoxes étant les seuls jours de l'année où les 24 heures avaient toutes la même longueur. Cette heure d'Hipparque a la durée de notre heure moderne. Et, selon le modèle babylonien, il la divisa en soixante parts, chacune divisée en soixante unités plus petites. L'astronome et géographe grec du 2ème siècle de notre ère, Ptolémée adopta le système d'Hipparque. Ses ouvrages constituèrent une référence pendant tout le Moyen Age.

Dans la vie courante, il ne serait venu à l'idée de personne d'utiliser de telle fraction qu'un cadran solaire, si précis soit-il, ne saurait rendre. Les anciens Grecs et Romains se contentaient de partager approximativement l'heure en quatre parts. L'origine de nos quarts d'heure et demi-heures...

Le système adapté par Hipparque ne fut pas unique. De nombreux computistes fameux adoptèrent une autre division de l'heure. Citons pour l'exemple Bède le Vénérable qui au 8ème siècle écrit un traité sur le calcul du temps basé sur la compilation de ses prédécesseurs, il ne connaît pas le système d'Hipparque: "Une heure a une durée de 4 points, de 10 minutes, de 15 parts ou de 40 moments, et dans certain calcul de lunaison, cinq points". Des divisions un peu mystérieuses, mais également inspirées par les astronomes et les astrologues qui puisaient leur inspiration dans l'antique Babylone.

La première attestation du mot "minute" en latin se trouve d'ailleurs dans un texte dénonçant l'astrologie. Saint Augustin se moque de cette divination en notant que des jumeaux conçu au même instant n'ont pas le même destin: "Or le mouvement du ciel parcourt 15 degrés par heure, à chacun de ces degrés, on attribue soixante minutes, divisées en soixante secondes (littéralement minutes de minutes). Or la conception des jumeaux a lieu dans un temps si court qu'il n'atteint pas deux secondes".

Littéralement minute signifie "menu, court". Il y a le petit instant premier, la "minuta prima" et l'instant second plus court encore, la "minuta secunda" qui a donné le nom à notre seconde.

Ces divisions diverses ne circulaient que dans le cercle des savants. Il faut attendre l'horloge mécanique pour que les gens ordinaires se familiarisent d'abord avec la minute, puis avec la seconde. L'horloge longtemps imprécise naît au 14ème siècle et ne se répand qu'au siècle suivant.

Pourquoi les horlogers ont-ils choisi le système de soixante, plutôt que les autres variantes? A notre connaissance, la question n'a pas été traitée par les historiens. Un auteur émet en passant l'hypothèse que le système d'Hipparque s'est imposé en Occident parce qu'il était largement adopté par les savants arabes, grands lecteurs de Ptolémée. Une étude permettrait peut-être de confirmer cette hypothèse. Il se peut aussi que la division des degrés du cercle en soixante minutes, et en soixante secondes, largement adopté dans l'Occident médiéval, ait favorisé la victoire de ce système sur les cadrans des montres. En l'état actuel, impossible de répondre à la question.

Il reste sûr que d'autres systèmes étaient possibles. A la Révolution française, l'heure fut divisée au nom de la Raison en 10 minutes et la minute en 10 secondes. Les horlogers surent immédiatement construire des montres parfaitement républicaines. Mais à cette époque, le système sexagésimal était trop ancré dans les esprits pour que l'expérience survive au régime.

Se libérer du soleil: la seconde atomique

En 1967, lors de la Treizième Conférence générale des poids et mesures, naquit la seconde atomique. Désormais, la seconde n'est plus le soixantième part de la minute, qui, elle-même, constitue une fraction de l'heure. Cette dernière calculée en fonction de la durée de la révolution terrestre. Les scientifiques ont jugé les antiques unités de temps beaucoup trop imprécises pour mener à bien leurs expériences.

Jusqu'en 1960, la seconde correspondait à la fraction de 1/86.400 de la durée du jour solaire moyen. Puis, on voulut plus de précision, on en fit une fraction de l'année tropique (entre deux équinoxes de printemps): 1/31.556.925,974.

Pas encore satisfaisant! Il fallait une précision absolue. Les savants la cherchèrent dans les vibrations de l'atome. La seconde est aujourd'hui la durée équivalant à "9.192.631.770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre deux niveaux hyper fins de l'état fondamental de l'atome de césium 133". Pour la première fois, les hommes se libéraient du temps astronomique.

Alors, notre bonne vieille terre n'est-elle qu'une horloge déglinguée et imprécise sur laquelle les hommes ne peuvent plus compter pour mesurer le temps? Oui, pour les maniaques de la précision.

La durée de la rotation de la terre varie d'un jour à l'autre. L'ellipse qu'elle forme chaque année autour du soleil ne se fait pas à une vitesse uniforme. Pire, la rotation terrestre ralentit inexorablement en raison du frottement des marées océaniques qui transforme l'énergie cinétique de la terre en chaleur: chaque siècle, le jour s'allonge de 0,00164 seconde...

En raison de ses deux facteurs, la terre a pris trois heures de liberté ou de retard sur le temps atomique depuis le début de l'ère chrétienne.

Qu'on se rassure: l'Observatoire de Paris recueille désormais les données de dizaine d'horloges atomiques et veille à ce que le temps ne dérape plus. Notre seconde est ainsi devenue atomique. Mais on reste obligé de tenir compte des caprices de la terre. Les savants font ajouter chaque année une seconde au temps de l'année atomique. Tous les signaux horaires se conforment à la règle: sans cela on finirait par contempler le soleil à minuit: et les hommes ne paraissent pas encore prêts à s'affranchir de la rotation terrestre.

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A quel rythme vivrions-nous si les anciens Babyloniens n'avaient existé? La question paraît absurde. Elle s'avère légitime au terme de ce chapitre. Il ne reste rien de leur philosophie proprement dite; leur astronomie n'a plus grand chose de commun avec celle que pratiquent les spécialistes d'aujourd'hui. Cependant, notre temps, ainsi que notre rythme de travail et de loisir sont dictés par des unités chronologiques façonnées en Chaldée au 2ème millénaire avant J.-C. D'emblée, il faut aussi reconnaître que nous vivons à un rythme très différent des Babyloniens. Le système hérité a connu tant d'adaptations pour correspondre à l'évolution des sociétés qu'un mage de l'an 1500 avant J.-C. serait bien en peine de s'y retrouver.

Il n'en reste pas moins que les legs babyloniens est considérable. Nos journées ont vingt-quatre heures parce que les mages pensaient que le jour constituait une image de l'année. Il devait donc compter douze heures comme l'an traverse douze mois. S'ils n'avaient divisé leur mois lunaire en quatre périodes de sept et huit jours, la semaine n'existerait pas dans sa forme actuelle. Sans l'importance qu'ils accordaient à sept astres, les jours de la semaine porteraient un autre nom. S'ils n'avaient considéré comme sacré le chiffre de 360 jours, que durait leur année, ils n'auraient pas adopté soixante comme chiffre de référence. L'heure moderne ne connaîtrait pas soixante minutes, ni la minute soixante secondes. Il convient également de se demander si les prêtres romains ont choisi de fixer le début de la journée à minuit en s'inspirant lointainement de la pratique babylonienne. Bref, les mages ont imposé des habitudes dont nous ne nous libérerons pas facilement. Même la récente division des secondes en dixièmes, centièmes et millièmes constitue une dérisoire émancipation. Elle est marginale, puisqu'elle ne s'applique qu'au monde du sport de compétition et à celui de la recherche scientifique.

Ce poids des Babyloniens dans notre chronologie s'explique surtout par l'autorité de ceux qui ont adapté et transmis à l'Occident le savoir des mages: les juifs, les chrétiens, les astrologues, les astronomes.

Malgré ces prestigieux vecteurs, le système n'aurait sans doute pas survécu s'il n'avait correspondu peu ou prou au rythme biologique des humains. Dans cette optique, la création de l'heure d'été brille comme un clin d'il aux anciens. Ceux-ci avaient créé des heures de longueur différente pour faire correspondre l'horaire à la lumière du jour. En décrétant l'heure d'été, le monde occidental n'a-t-il pas tenté d'adapter nos montres si précises à cette antique exigence?

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